A Rio, les Cariocas n’ont plus la flamme olympique

JO 2016 Trop chers, déconnectés des besoin de la population, générant expulsions et militarisation de la ville: les JO de Rio suscitent la désillusion des habitants

Nombre de chantiers olympiques présentent des défauts, alors que certains sites, à deux jours de la cérémonie d’ouverture, voient toujours des ouvriers s’échiner, notamment dans le parc olympique.

Nombre de chantiers olympiques présentent des défauts, alors que certains sites, à deux jours de la cérémonie d’ouverture, voient toujours des ouvriers s’échiner, notamment dans le parc olympique. Image: LARRY W. SMITH (EPA)

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A l’entrée du parc olympique, les ouvriers s’activent encore à deux jours de l’ouverture officielle. Les nombreux câbles toujours à nu donnent l’impression que la tâche est loin d’être finie: «Mais non malheureusement, nous aurons fini très bientôt», explique Alexandre, un des ouvriers. Pour eux, le début des Jeux signifie la fin des contrats de travail. Alexandre fait partie de ceux qui se sont portés volontaires pour des heures supplémentaires au village olympique: «On sait que la vie va être difficile après les Jeux, alors il vaut mieux travailler au maximum maintenant.»

Décret de "calamité publique"

Depuis le 20 juin, la fête que devaient être ces Jeux olympiques a été brutalement gâchée par un décret du gouverneur de l’Etat de Rio annonçant ne plus être en mesure d’assumer ses responsabilités pour le bon déroulement des Jeux. Ce décret «de calamité publique» a permis de recevoir une aide fédérale d’urgence de 990 millions de francs pour payer les fonctionnaires et les factures, mais jusqu’en septembre seulement. La faillite de l’Etat de Rio était connue depuis décembre, mais le décret de calamité publique a révélé aux habitants à quel point la situation était tragique.

Alexandre, comme ses compagnons autour de lui, n’a guère d’espoir d’être gardé dans l’entreprise après ces Jeux; il travaille pourtant pour l’une des plus grandes multinationales brésiliennes – Odebrecht – qui a construit, rien que pour ces Jeux, le métro, le parc olympique, le village olympique, et qui rénove le quartier du port. Pour tous ces chantiers, Odebrecht a également gagné la concession des équipements, y compris la gestion du quartier du port.

Ce sont les fameux partenariats public-privé (PPP) que le maire de Rio, Eduardo Paes, a signés abondamment pour ces Jeux et qui lui ont permis d’affirmer que «l’argent public a été économisé au maximum car le privé a financé plus de la moitié de l’événement. Les seuls Jeux comparables aux nôtres sont ceux d’Atlanta, où Coca-Cola avait payé beaucoup d’équipements.»

La justice s’en mêle

Avec le temps, le discours du maire a été largement déconstruit: d’une part, les nombreux avantages fiscaux et fonciers consentis pour obtenir l’investissement privé ont grandement relativisé les économies d’argent public sur le long terme. D’autre part, les PPP des Jeux sont désormais dans la ligne de mire de la justice et ont été cités par plusieurs délateurs dans le cadre du scandale de corruption de Petrobras, où le patron d’Odebrecht, par exemple, a déjà été condamné à 19 ans de prison.

Les enquêteurs pensent que le même système frauduleux (entre 1 et 3% du prix du contrat était versé en pots-de-vin pour l’obtention dudit contrat) à l’œuvre avec l’entreprise Petrobras a aussi fonctionné pour les chantiers de la Coupe du monde et ceux des Jeux olympiques. L’association «corruption» et «chantiers olympiques» est donc apparue aussi cette année dans les médias.

La plupart des Cariocas se disaient d’emblée «pas du tout étonnés» de ces faits et la nouvelle n’a fait qu’augmenter un peu plus leur désenchantement vis-à-vis de ces grands événements sportifs. Cette désillusion ne se limite pas aux frontières de l’Etat de Rio: selon un récent sondage, 64% des Brésiliens pensent que les Jeux olympiques vont apporter plus de préjudices que de bénéfices au pays. «Si on avait demandé seulement aux habitants de Rio, le chiffre aurait été bien supérieur», estime Renato Cinco, conseiller municipal d’opposition au maire de la ville. Il fait partie des élus qui ont tenté de lancer une enquête municipale sur le coût réel de ces Jeux, tant financier que social. En vain. «Le discours du Comité international olympique (CIO) promettant une totale transparence fait aujourd’hui bien rigoler les gens. A la fin, il va dire que ce furent les plus beaux Jeux de l’histoire car il faudra bien convaincre une nouvelle ville. Mais à Rio, plus personne ne se fait d’illusions», considère Pedro Trengrouse, professeur en économie du sport à la Fondation Getulio Vargas.

Vague d'expulsions

Rio a en effet connu avec ses récents grands événements sportifs (Coupe du monde en 2014 puis Jeux olympiques aujourd’hui) la plus importante vague d’expulsions de populations pauvres depuis un siècle. Vingt-cinq mille familles, près de 67 000 personnes, ont été obligées de quitter leurs logements. Mal indemnisées, ces populations ont dû se replier aujourd’hui vers la banlieue, ce qui fait dire au professeur d’urbanisme Carlos Vainer que «Rio, qui était déjà une des villes les plus inégalitaires au monde, l’est aujourd’hui encore plus après ces événements».

L’inégalité a encore été renforcée par les choix des autorités pour ces Jeux: les urbanistes les avaient pourtant bien mises en garde sur les conséquences de choisir le quartier exclusif de la Barra da Tijuca, à 20 km du centre, comme récepteur de l’essentiel des investissements publics. «Il a fallu créer tout un tas d’infrastructures alors que si les Jeux avaient été organisés dans le centre de Rio, où il y avait largement l’espace, le budget aurait été bien inférieur», estime Pedro da Luz Moreira, président de l’Institut des architectes du Brésil.

Dépassement colossal

Pour l’instant, le budget de ces Jeux dépasse déjà les 9,5 milliards d’euros, mais il ne prend pas en compte la reconversion des 33 installations olympiques après les Jeux ni les frais de sécurité. Or, le Brésil déploie aussi pour cet événement sa plus importante opération de sécurité: 85 000 hommes des forces de l’ordre, le double des effectifs de Londres en 2012, un effort gigantesque pour le pays, qui prive le reste du territoire de protection.

Face à la menace terroriste, le Brésil a préféré assumer la sécurité des installations, une tâche normalement assurée par la sécurité privée et financée par le CIO. Jusqu’en septembre, tous ces frais seront bien assurés par le gouvernement fédéral, mais après, l’avenir est un grand point d’interrogation. A Rio, on dit aujourd’hui que les Jeux sont vraiment la dernière fête avant une gueule de bois qui pourrait être longue et difficile.

Alors, malgré l’inquiétude sur leur avenir, les Cariocas vont quand même tenter d’en profiter, à l’image d’Alexandre l’ouvrier, qui le dit dans un sourire quelque peu amer: «Après tout, c’est bien nous qui la payons, cette fête.»

Créé: 02.08.2016, 23h01

Pendant ce temps-là, Copacabana fait comme si de rien n’était

Rien n’y changera. Copacabana au lever du soleil reste un enchantement. Les hédonistes s’y exhibent, les contemplatifs s’y absorbent. Le ciel est avec eux, d’une beauté indescriptible. Ou alors, il faudrait la palette d’un peintre de génie pour raconter ses flamboyances et ses métamorphoses. Ici, Rio s’éveille comme il s’est couché, dans une douce exubérance. On pourrait ainsi, la tête ailleurs, ne pas voir les Jeux qui entrent avec effraction dans le décor. Ne pas appréhender le Barnum qui s’y prépare. La mystification serait parfaite sans ces barrières qui enlaidissent la baie, sans ces échafaudages qui envahissent la plage, sans ces hommes armés qui patrouillent…

Oui, rien n’y changera. Mêmes diabolisés, mêmes chargés de toutes les turpitudes, les Jeux olympiques restent un mythe, une cour des miracles. Jamais prêts mais toujours d’attaque pour allumer le feu. La veille, à l’aéroport de Galeão, le cortège de leurs fidèles a poursuivi sa procession idolâtre. Pour obtenir son sésame – ce badge encombrant que certains zélateurs doivent même porter en dormant! – on s’arme de patience. Pour beaucoup,il est le premier symbole d’un accomplissement, l’aboutissement d’une longue quête. Habitué aux limousines et aux courbettes du Grand Chelem, Jo-Wilfried Tsonga est là aussi. Il fait la queue sans déplaisir. Pour le tennisman français, comme pour tous les autres, les Jeux sont magiques, même sans prize money! Il n’y a que les sportifs russes qui en doutent…

Et puis, tout s’accélère. Le chauffeur de taxi la joue comme Senna et on plonge dans la nuit «carioca» pied au plancher, le cœur en compote. Premières sensations fortes, les odeurs nauséabondes qui s’échappent de la baie de Guanabara, théâtre des prochaines compétitions de voile. «De véritables latrines à ciel ouvert», s’est insurgé un biologiste brésilien. Non, les Jeux n’ont pas que le parfum de la cachaça et le goût de la caïpirinha!

Pourtant, les marins suisses tirent la chasse. «Nous, on serait prêts à boire toute l’eau de la baie pour avoir une médaille», s’exclame le Genevois Romuald Hausser. Et d’ajouter, plus sérieusement: «Avec mon coéquipier Yannick Brauchli, nous avons navigué plus de 250?jours sur le plan d’eau olympique sans jamais connaître de souci sanitaire majeur. Nous sommes immunisés, je pense.» Il faut croire que les Jeux, eux aussi, sont vaccinés! Zika ne fait plus peur, une armée de RoboCop veille sur eux et la capitale Brasília a débloqué un milliard de francs pour sauver la fête. «Elle est là, autant en profiter, se disent les gens», explique Denise, une visiteuse locale de la Maison suisse. La trêve olympique, celle qui dans l’antiquité désarmait les belligérants, existerait donc encore.

«Il y a trois mois, les habitants de Rio, hostiles à ce gouffre à fric, faisaient la gueule. Mais aujourd’hui, ils sont prêts à faire la fiesta. C’est après que le grand problème va survenir. Les lendemains de fête promettent une sacrée gueule de bois et beaucoup de colère», confie Philippe, un employé suisse de Nestlé à São Paulo.

A Copacabana, loin de ces préoccupations, les beacheurs, les joggeurs et les amateurs de capoeira continuent de s’en donner à cœur joie. Pourtant, le ciel s’est couvert et
un vent mauvais, à décorner les palmiers, s’est levé.

Pascal Bornand, Rio de Janeiro

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