«La répression des journalistes est symbolique du climat liberticide qui règne en Turquie»

TurquieLe procès de 17 journalistes du périodique turc «Cumhuriyet» s’est ouvert ce lundi à Istanbul. Quel avenir pour la presse sous Erdogan? Interview.

Les atteintes à la liberté de la presse et aux libertés constitutionnelles sont nombreuses en Turquie.

Les atteintes à la liberté de la presse et aux libertés constitutionnelles sont nombreuses en Turquie. Image: Keystone

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Le procès de plusieurs journalistes du quotidien Cumhuriyet («La République» en turc), farouche critique du président Recep Tayyip Erdogan, s’est ouvert ce lundi au Palais de justice de Caglayan, à Istanbul. Dix-sept journalistes risquent une peine allant jusqu’à 43 ans de prison pour soutien aux «organisations terroristes armées». Interview avec Jean Marcou, directeur du master Méditerranée-Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble.

En quoi ce procès est-il emblématique de la situation en Turquie?

Cumhuriyet est un journal symbolique, ancien organe central du parti kémaliste. C’est aussi un journal d’opposition, laïque et d’obédience centre gauche en Turquie.

En mai 2015, le quotidien avait aussi révélé le scandale politique provoqué par la livraison d’armes à destination du territoire syrien réalisée avec l’aide de camions appartenant aux services de renseignements turcs (MIT). Cette affaire avait mis en lumière les relations, plus que douteuses, du gouvernement turc avec les djihadistes syriens. La répression et la traduction en justice de 17 journalistes – dont plusieurs grandes plumes comme Ahmet Sik et Kadri Gürsel – sont symboliques du climat liberticide qui règne en Turquie depuis quelques années. Les intimidations et les pressions sont courantes. Les journalistes ne sont pas les seuls incriminés. Depuis le putsch, plus de 150 000 fonctionnaires ont été limogés par vagues successives et près de 50 000 personnes ont été emprisonnées, qu’elles soient suspectées d’être gülenistes ou d’être des opposants de gauche.

Peut-on encore parler d’une liberté de la justice?

La liberté et l’indépendance de la justice se sont considérablement réduites, surtout depuis le coup d’Etat avorté du 19 juillet 2016. Le 16 avril dernier, Erdogan a aussi réformé la composition du Conseil supérieur des juges et des procureurs. Cette réforme a enterré le régime parlementaire au profit d’un régime présidentiel autoritaire. L’indépendance des juges est donc devenue très limitée. Depuis l’accès d’Erdogan à la présidence de la République, près de 2000 personnes ont été poursuivies devant la justice pour «insultes au président».

Comment Erdogan justifie-t-il la complicité des journalistes avec les «organisations terroristes»?

Cette terminologie est large et floue. Elle désigne aussi bien les Kurdes que Daech ou les mouvements gülenistes. Une interview d’un membre du PKK, par exemple, peut vous amener en prison si vous êtes journaliste, comme cela a été le cas avec le journaliste Hasan Cemal. De manière générale, tous les opposants au président Erdogan sont accusés d’avoir des liens avec des entreprises terroristes. Dimanche, plusieurs personnes ont été arrêtées pour avoir fait le V de la «victoire» lors d’un mariage, parce que ce geste est considéré comme un signe de ralliement des Kurdes du PKK. Les procès sont donc montés de cette manière, en tentant de montrer que les opposants au gouvernement sont complices, voire liés à des organisations terroristes.

Reste-t-il aujourd’hui des médias d’opposition en Turquie?

Certains journaux, comme le quotidien Hürriyet, jouissent d’une mince marge de liberté. Ces médias sont le plus souvent détenus par le groupe Dogan Holding, réputé proche du pouvoir. Néanmoins, la critique et la liberté de ton restent quasi inexistantes. Il y a quelques années, les journaux abordaient plus facilement les sujets épineux et étaient beaucoup plus critiques à l’égard du gouvernement.

Peut-on encore parler d’un Etat de droit en Turquie?

De plus en plus difficilement. Plusieurs éléments fondamentaux de l’Etat de droit sont remis en cause: l’indépendance des juges, l’immunité des parlementaires, la légalité des procédures pénales (qui reposent sur des motifs fragiles). Sans parler de la prorogation permanente de l’état d’urgence par le président Erdogan.

Créé: 24.07.2017, 18h54

Jean Marcou, professeur à Sciences Po Grenoble (Image: DR / LinkedIn)

Articles en relation

La Turquie prolonge la détention de six militants d’Amnesty

Un tribunal a prononcé mardi le maintien en prison de six membres de l’ONG, accusés de lien avec des organisations terroristes. Plus...

«En Turquie, les putschistes ont encore des sympathisants cachés»

Turquie La Turquie a marqué l’anniversaire de la tentative de coup d’Etat ce samedi. A Genève, le consul général nie toute dérive autoritaire. Plus...

Genève se mobilise en soutien à Amnesty Turquie

Place des Nations Une manifestation pour demander la libération des deux membres de l’ONG a eu lieu ce lundi. Le Municipal s'était aussi prononcé pour demander la libération du président de l’ONG, Taner Kiliç. Plus...

La Grèce, refuge doré des Turcs qui fuient Erdogan

Exil Avec la traque aux opposants et la dérive autoritaire du régime, de plus en plus de Turcs investissent dans l’immobilier grec. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.