«Daech a perdu Mossoul, mais n’est pas déraciné!»

IrakL’archevêque Najeeb Michaeel dit l’urgence de reconstruire la confiance après le traumatisme.

Mgr Najeeb Michaeel,archevêque de Mossoul.

Mgr Najeeb Michaeel,archevêque de Mossoul. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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«Je sais bien qu’une seule balle peut me coûter la vie. Mais je veux croire qu’en allant à la rencontre de l’autre, en apportant un peu de lumière, nous vaincrons l’obscurantisme!» Natif de Mossoul, Najeeb Michaeel n’hésite pas à se mêler à la population de la grande ville du nord de l’Irak, dont il a été nommé archevêque il y a un an par le pape François. Une ville tristement célèbre pour avoir été la capitale du groupe État islamique (Daech) de 2014 à 2017. De passage à Genève, ce dominicain dit toute la difficulté, pour les chrétiens, les yézidis et même pour les musulmans, de dépasser le traumatisme et reconstruire la confiance.

Vous avez été nommé archevêque de Mossoul. Avez-vous pu vous y installer?

Non, je suis un archevêque sans siège. Tout a été démoli sous Daech: les 14 églises, les quatre monastères et l’archevêché. Pour l’instant, je suis basé dans le village chrétien de Karamles, à une vingtaine de kilomètres.

Les chrétiens reviennent-ils vivre dans la ville?

Nous n’avons pas vraiment de statistiques, seulement des actes de baptême, des mariages... Nous pensons qu’un tiers des chrétiens d’Irak ont quitté le pays définitivement et qu’un autre tiers patiente dans un pays limitrophe. Le dernier tiers est resté en Irak: entre 300000 et 500000 personnes. Mais ceux qui avaient fui Mossoul sont toujours au Kurdistan ou alors dans la plaine de Ninive, région intermédiaire. Une trentaine de familles ont peut-être pris le risque de vivre dans la ville, souvent des fonctionnaires.

La peur est toujours là?

Les chrétiens sont traumatisés. Ce sont souvent leurs voisins qui les ont dénoncés à Daech, puis ont pillé leurs maisons. Ce sont les mêmes qui plantaient des bombes devant les églises, bien avant 2014. Les partisans du groupe islamiste n’ont pas disparu, ils se sont juste rasé la barbe! Il reste certainement beaucoup de cellules dormantes. Ces fanatiques sont prisonniers d’une idéologie qui évince et écrase l’autre, au lieu de voir une richesse dans sa différence. Même les musulmans qui avaient accueilli Daech avec des youyous et des applaudissements ont vite déchanté: les djihadistes les ont traités de mécréants, estimant qu’ils pratiquaient un faux islam. Cela a ouvert les yeux de bien des gens. Nombre de croyants ont perdu la foi en réaction à ce «dieu assoiffé de sang». Je connais beaucoup de cheikhs, de mollahs, d’officiels qui luttent contre le radicalisme, en commençant par expurger les ouvrages scolaires de toute incitation à la haine. Le maire de Mossoul, lui, a fait uniformiser les prêches dans les 800 mosquées de la ville, sous la conduite d’un conseil de mollahs. Pas question qu’un imam justifie un massacre comme celui des yézidis!

Qu’advient-il justement des yézidis?

La moitié d’entre eux ont été massacrés ou réduits en esclavage. C’est une tragédie. Vous savez, avant que Daech ne prenne le contrôle de la région, je rédigeais une thèse à l’Université de Fribourg, en Suisse. Elle était consacrée précisément aux yézidis. En étudiant des manuscrits anciens, je suis arrivé à la conclusion qu’il s’agit en fait de la religion la plus ancienne du monde... et qu’elle est à la source des idées développées dans toutes les autres. J’étais juste retourné à Mossoul pour deux petites semaines quand les djihadistes sont entrés dans la ville. Nous avons immédiatement chargé des milliers de manuscrits sur un camion et avons fui avant l’aube. Nous avons mis tous ces documents en sécurité à Erbil, dans le Kurdistan irakien. Puis je suis resté, il y avait tant de réfugiés à soutenir!

Êtes-vous inquiet des troubles à Bagdad?

Au contraire, les manifestations sont source d’espoir. Ce sont surtout de jeunes musulmans chiites (ndlr: majoritaires en Irak) qui contestent l’influence des mollahs sur les élites politiques. Ils veulent l’État de droit, la laïcité... et l’indépendance face aux puissances étrangères à l’œuvre dans la région. C’est enthousiasmant!

Créé: 04.02.2020, 20h05

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