Photojournalisme, horreur et droit

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Délégué du CICR, j’ai pu admirer la résilience du peuple yéménite. Armé de vieux mousquetons, il a résisté, de l’automne 1962 à l’hiver 1970, à l’armée égyptienne, disposant d’un armement moderne et jouissant de la maîtrise incontestée des airs. Au début d’avril 2018, six jours après le début de l’intervention saoudienne, j’ai écrit que le roi Salman «risquait gros», soulignant que «l’histoire plus que millénaire du Yémen montre que les tribus zaydis des montagnes septentrionales n’ont jamais été soumises à une quelconque puissance extérieure». Ce qui devait être une rapide opération de police dure depuis trois ans et demi, marquée par des violations quotidiennes du droit de la guerre, et va sans doute entraîner l’un des plus graves désastres humanitaires des temps modernes.

Le travail des photojournalistes de guerre est essentiel et doit être diffusé, aussi choquants que puissent être les scènes ou les visages

Ce conflit presque oublié ressurgit dans l’actualité à la faveur d’un fait divers morbide: l’assassinat d’un journaliste saoudien à Istanbul. Ce fut le sort atroce d’un membre de l’une de ces familles qui, en connivence avec la dynastie royale, ont accumulé des fortunes colossales: les Khashoggi dans le commerce des armes ou les Ben Laden dans les travaux publics, par exemple! Dans ce contexte, la photo d’une fillette émaciée prise quelques heures avant son trépas et diffusée dans le «New York Times» a vivement ému l’opinion publique mondiale. L’image peut contraindre des gouvernements à agir. Les exemples abondent.

La guerre civile du Nigeria, dès juillet 1967, fut d’une violence absolue. Elle marqua une étape nouvelle avec la naissance du photojournalisme de guerre. La région pétrolifère au sud-ouest du pays tenta de faire sécession sous le nom de Biafra. Le pouvoir central imposa un blocus terrestre et naval qui entraîna une effroyable famine. On articule des chiffres variant entre deux et trois millions de morts, surtout des civils. Les images d’enfants squelettiques bouleversèrent les opinions publiques. L’organisation Médecins sans frontières fut créée, prétendant imposer une nouvelle forme d’assistance, prônant l’action plutôt que la diplomatie. Une brèche apparut dans le principe de souveraineté nationale exclusive. Elle fut renforcée lors des famines d’Éthiopie, dues autant à la sécheresse qu’à l’incurie des gouvernements révolutionnaires et aux tentatives séparatistes des peuples tigré, au nord, et omoro, au sud. La vue de marcheurs faméliques émut la planète.

À la fin de la guerre froide, les débats furent riches à l’ONU, autour d’un «Agenda pour la paix»*). Des diplomates et des juristes voulurent s’affranchir de la lettre de la Charte, en introduisant, dans certaines circonstances, le droit d’ingérence. Il fut appliqué, en 1992, en Somalie. Une fois encore, les photos de femmes et d’enfants cadavériques poussèrent à l’action. L’opération «Restaurer l’espoir» se déploya sous les feux des caméras. Le contingent américain se retira devant les pertes subies. L’opération fut un échec. Le principe d’ingérence humanitaire était mort-né.

Deux ans plus tard, les images de corps jonchant les routes ou entassés dans des cours d’écoles ou d’églises, au Rwanda, provoquèrent choc et réflexion. L’Assemblée générale de l’ONU passa une résolution sur «l’obligation de protéger». Le principe, qui n’a pas été accepté comme une norme du droit positif, fut utilisé par certains États occidentaux qui n’en respectèrent pas les conditions et défigurèrent le mandat afin d’éliminer le régime de Kadhafi en Libye. Il en était fait de l’idée même de protection humanitaire. Le travail des photojournalistes de guerre est essentiel et doit être diffusé, aussi choquants que puissent être les scènes ou les visages. L’émotion qu’engendrent les photos auprès des opinions publiques incite les gouvernements à respecter un minimum d’éthique.

Au Yémen, l’intervention militaire vise à réduire la résistance d’un peuple voisin par la famine. Elle est menée par des États formellement soumis au droit humanitaire international. Rien n’y fait. Le prince Mohammed ben Salman se croit tout permis et Donald Trump lui permet tout. Le poids de l’Arabie saoudite sur le cours des hydrocarbures est déterminant. L’ampleur insensée de son marché de l’armement est trop alléchante. Enfin, le projet mégalomaniaque de «Ville du nouveau futur» (Neom), au succès duquel aucun expert sérieux ne croit, constitue un festin de 500 milliards de dollars, auquel beaucoup veulent avoir part. Un cessez-le-feu fragile est établi autour du port d’Al Hodeïda, ultime point de ravitaillement pour les populations civiles affamées. Les belligérants sont invités par la Suède à venir négocier la paix. Un espoir est né. En cas d’échec, l’image de la petite Amal Hussein, 7 ans, morte de faim, hantera les nuits de ceux qui maintiendraient ouvert le conflit.

(TDG)

Créé: 04.12.2018, 18h42

Marcel A. Boisard a publié «Une si belle illusion; réécrire la charte des Nations Unies», Paris (Panthéon) 2018


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