Comment Pékin séduit l’Europe de l’Est

MondeDes pays Baltes aux Balkans, la Chine fait miroiter des investissements spectaculaires. Sous l’œil inquiet de Bruxelles.

Le président chinois, Xi Jinping.

Le président chinois, Xi Jinping. Image: Keystone

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Trois milliards d’euros. Telle est la somme promise par Pékin aux «Peco», les seize pays d’Europe centrale et orientale courtisés par la future première puissance économique mondiale. La nouvelle, passée un brin inaperçue, a été annoncée très officiellement par le premier ministre chinois, Li Keqiang, la semaine dernière au sommet de Budapest. Et cela dans le cadre de la «nouvelle Route de la soie», ambitieux projet de développement d’infrastructures entre Europe et Extrême-Orient pour faciliter le transport rapide des marchandises. De quoi relativiser à terme le poids de Bruxelles, capitale européenne déjà défiée par la Hongrie ou la Pologne notamment?

Il y a six mois déjà, à la mi-mai, réunis à Pékin, ils jouaient des coudes devant le président chinois, Xi Jinping, les leaders des pays Baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie), du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie), de l’ex-Yougoslavie (Bosnie-Herzégovine, Croatie, Macédoine, Monténégro, Serbie, Slovénie) et d’autres pays balkaniques (Albanie, Bulgarie et Roumanie). Ils n’auraient manqué pour rien au monde ce sommet des «16+1». Évidemment, l’enthousiasme s’explique d’abord par les perspectives économiques, convient Richard Turcsányi, de l’Institut slovaque d’études asiatiques. À terme, l’injection promise est de 10 milliards d’euros, avec la construction d’autoroutes, de ports, de parcs industriels, de centrales électriques, de réseaux de fibre optique, d’un canal Danube-Oder-Elbe…

Un levier face à Bruxelles? C’est peu dire qu’il fait rêver, le projet pharaonique de Route de la soie, baptisé officiellement «One Belt, One Road» («Une ceinture, une route»), qui vise à ressusciter l’antique réseau de voies commerciales permettant jadis à l’Empire du Milieu de commercer avec l’Europe. La Pologne, par exemple, se voit déjà exporter en Chine en un temps record ses pommes, alcools, confiseries, produits laitiers et vêtements. La Macédoine pourrait se doter des infrastructures dont elle a tant besoin, la République tchèque importer les produits high-tech made in China dont ses consommateurs rêvent… et accueillir des hordes de touristes asiatiques. Depuis l’été 2016, des vols directs relient d’ailleurs Prague à trois mégalopoles chinoises. Et la Slovaquie compte en profiter pour «revitaliser l’est du pays».

Mais le groupe informel des 16+1 s’intéresse aussi à cette nouvelle Route de la soie «pour des raisons purement politiques», ajoute Richard Turcsányi. «Il veut utiliser ses excellentes relations avec la Chine comme un effet de levier au sein de l’Union européenne, pour être dorénavant mieux traité par ses pays membres.» «Dans les années 90, après la chute du communisme, l’Europe centrale se focalisait sur ses réformes internes. Aujourd’hui, elle nourrit plus d’ambitions sur la scène internationale, précise Agatha Kratz, spécialiste de la Chine au Conseil européen des relations internationales. L’intérêt que lui manifeste la Chine peut lui permettre de diversifier son approche diplomatique au-delà de l’Union européenne.» C’est aussi la possibilité d’un repositionnement historique – au lieu d’être à la périphérie du Vieux-Continent, l’Europe centrale serait au centre du continent eurasien – et d’une visibilité accrue qui pourrait à terme se monnayer.

Dès lors, rien n’est trop beau pour séduire la Chine: le président tchèque, Miloš Zeman, a choisi comme conseiller économique un mystérieux magnat du pétrole, Ye Jianming, réputé proche du président Xi Jinping. Il l’a laissé racheter sans mot dire, en l’espace d’une semaine, le club de football star du pays, une maison d’édition, l’un des plus anciens fabricants de bière tchèque, quelques bâtiments historiques de style Renaissance et une banque. En Hongrie comme en Pologne, les critiques envers l’Empire du Milieu sont désormais priés de se taire. Résultat: les relations entre l’Europe centrale et la Chine n’ont jamais été aussi bonnes. En République tchèque, les investissements chinois ont plus que triplé entre 2014 et 2016, et les présidents des deux pays se sont vus six fois depuis 2014!

Des espoirs et des doutes Mais gare à la désillusion, prévient Dragan Pavlicevi, du Centre d’études asiatiques d’Europe centrale et orientale. Il évoque des «attentes parfois démesurées à l’égard d’un présumé sauveur chinois». Or «ce projet ne métamorphosera pas la région». Plusieurs pays commenceraient d’ailleurs à avoir des doutes. «Les Chinois respecteront-ils la législation européenne? Veilleront-ils aux intérêts de la région? L’argent viendra-t-il jamais? Il y a, d’un côté, de l’espoir et, de l’autre, des inquiétudes.» Comme autour de la nouvelle ligne de chemin de fer Belgrade-Budapest: loin de la financer, la Chine se contente de prêter de l’argent, que les deux pays devront lui rembourser, avec les intérêts, quand le TGV sera opérationnel. Et les travaux, actés en 2013, tardent à commencer…

Cette nouvelle Route de la soie comporte en outre des risques. «Le Monténégro s’est vu accorder un prêt chinois de 687 millions d’euros pour construire une autoroute vers la Serbie. C’est 19,6% de son PIB! Selon la Banque mondiale, ce prêt pourrait fortement fragiliser l’équilibre financier du pays», note Agatha Kratz. Autre risque: que les relations se dégradent avec l’Union européenne, le principal investisseur. C’est le cas pour la Hongrie, tentée de contourner des règles communautaires, comme celle rendant obligatoires les appels d’offres publics. Après la pluie de yuans qui s’annonce… la tempête? (TDG)

Créé: 04.12.2017, 18h19

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