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Les pays du Golfe se déchirent à Genève

Sous embargo de ses voisins, accusé de tous les maux, le Qatar contre-attaque sur tous les fronts. Une guerre qui se joue en partie à Genève, où se tient une session du Conseil des droits de l’homme.

Le cheikh Mohammed Ben Abdulrahman ben Jassim Al-Thani (à dr.), ministre des Affaires étrangères du Qatar, s'exprime à l'ouverture de la 36e session du Conseil des droits de l'homme, à Genève.
Le cheikh Mohammed Ben Abdulrahman ben Jassim Al-Thani (à dr.), ministre des Affaires étrangères du Qatar, s'exprime à l'ouverture de la 36e session du Conseil des droits de l'homme, à Genève.
Keystone

Accusé d’être l’argentier du terrorisme, le Qatar avait prévenu qu’il ne se laisserait pas faire. Depuis le 5 juin, date de l’embargo imposé par l’Arabie saoudite, l’Egypte, les Emirats arabes unis et Bahreïn, Doha a entrepris de se défendre en contre-attaquant sur tous les fronts. A Genève, c’est devant le Conseil des droits de l’homme que se mène cette bataille. Le ministre des Affaires étrangères, Mohamed bin Abderrahmane Al-Thani, et le président du Comité national des droits de l’homme de Doha, Ali bin Smaikh Al-Marri, ont fait le déplacement pour dénoncer une violation des conventions internationales préjudiciable aux populations. Une mise en garde également formulée par Human Rights Watch ou Amnesty International. Ces deux ONG ont été les premières à dénoncer les conséquences de l’embargo pour les Qatariens et les étrangers résidant sur place. Elles ne peuvent pas être soupçonnées de rouler pour le Qatar. Par le passé, elles ont fait campagne pour dénoncer les conditions de travail des travailleurs étrangers employés sur les chantiers de la Coupe du monde de football de 2022. Le jeune émir Tamim ben Hamad Al-Thani, mobilisé à tourner la page des Printemps arabes pour repositionner le Qatar comme un «hub» du sport mondial, n’avait pas apprécié. La controverse aura eu le mérite de faire bouger les choses. Il y a quelques jours, Doha a adopté une loi qui protège les travailleurs étrangers. Une première dans la région.

«Au cours des vingt dernières années, le Qatar a construit une plate-forme qui soutient l’extrémisme et le terrorisme.»

Jusque-là, la pression mise sur le Qatar par ses voisins émiriens n’a pas produit l’effet escompté. Elle a plutôt contribué à faire bouillir la marmite, Doha rendant coup pour coup. Les chancelleries occidentales se montrent particulièrement embarrassées. Il leur est difficile de prendre partie et les manœuvres pour ramener tous les acteurs à la raison ont échoué. En outre, les bouleversements géopolitiques et les enjeux régionaux interfèrent lourdement dans le jeu des uns et des autres. Le Qatar s’est rapproché de la Russie sans qu’on ne puisse parler de lune de miel et l’Arabie saoudite a fait bouger les lignes en tissant de nouvelles relations avec Israël pour contrecarrer l’ennemi commun: l’Iran.

En attendant, la guerre fratricide à laquelle se livrent en coulisses Emiriens et Qatariens commence à faire de sérieux dégâts. Le 23 août dernier, le site Intelligence Online a rendu public un document confidentiel attestant des efforts déployés par le quartet arabe emmené par l’Arabie saoudite pour convaincre les Occidentaux de l’implication de Doha dans le financement du terrorisme à travers les Frères musulmans. Une occasion saisie pour dénoncer son rôle déstabilisateur dans les conflits en Libye, en Syrie, mais aussi au Yémen. «Faire cela revient à ouvrir la boîte de Pandore», commente le politologue Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam).

Un véritable pugilat

A Genève, certains diplomates arabes sont mal à l’aise avec cette nouvelle doctrine de la terre brûlée et s’en inquiètent. Car la riposte du Qatar tourne au déballage. Pour justifier le gel de ses relations avec Doha, le quartet arabe a notamment reproché aux autorités qatariennes d’avoir facilité l’ouverture d’une représentation des talibans au Qatar en juin 2013. Depuis, des échanges de mails rendus publics par le site GlobaLeaks ont montré que les Emirats arabes unis avaient eux-mêmes échoué à accueillir ce bureau des talibans. Ce sont les Etats-Unis qui ont poussé pour qu’une telle représentation ouvre une antenne dans un pays du Golfe, afin de faciliter d’éventuelles négociations.

«Ce jeu est totalement absurde», soupire un correspondant d’un journal arabe en poste au Palais des Nations. Et d’ajouter: «Cela tourne au pugilat. Nous nous trouvons au milieu et on nous demande de prendre position et de choisir notre camp.» Depuis l’ouverture de la session du Conseil des droits de l’homme, plusieurs ONG financées par le quartet arabe ont repris à leur compte toutes les accusations portées contre Doha: exploitation des ouvriers sur les chantiers de la Coupe du monde de football de 2022, financement du terrorisme… L’une des plus actives, l’Arab Federation for Human Rights, présidée par Ahmed Al Hamli, un Emirien, a tenu une conférence de presse mercredi au Club suisse de la presse sur le thème «Qatar 2022, le Coupe du monde de la honte». Les organisateurs ont accusé les autorités qatariennes de «discrimination tribale, d’actes de torture et de déportation». Au moins une dizaine de «side events» ont ainsi été organisés en marge du Conseil des droits de l’homme pour mettre le Qatar en accusation. Le 15 septembre, une vingtaine de personnes ont manifesté sur la place des Nations avec des banderoles pour accuser Doha de terrorisme.

Casseroles émiriennes

D’autres ONG, plus proches de Doha, elles, ont été encouragées à sortir les «casseroles» des Emiriens et des Saoudiens. Au programme, manifestation également sur la place des Nations pour dénoncer la répression aux Emirats arabes unis ou en Arabie saoudite. Jeudi dernier, trois avocats londoniens, Toby Cadman, Rodney Thomas Dixon et Rhys Davies, ont fait le déplacement à Genève pour participer à un événement organisé en marge du Conseil des droits de l’homme par l’Arab Organisation for Human Rights, à ne surtout pas confondre avec l’Arab Federation for Human Rights citée plus haut. Ils ont dénoncé le recours à la torture par les Emirats arabes unis avec un témoignage de poids, celui de David Haig, un homme d’affaires détenu illégalement durant 22 mois entre 2013 et 2015. Privé d’avocat et de soins médicaux, il a enduré les pires sévices. Une affaire qui a fait les gros titres de la presse britannique. Les avocats ont également pointé du doigt l’existence de prisons secrètes et les aveux soutirés sous la contrainte. Ce qui les conduit à mettre en doute la fiabilité des témoignages mis en avant par les Emirats arabes unis pour démontrer l’implication du Qatar dans des activités terroristes. Autre illustration de cette bagarre, la venue mercredi du directeur exécutif d’Al-Jazira et de plusieurs panélistes invités à témoigner des entraves à la liberté d’expression dont la chaîne qatarienne et ses journalistes sont victimes dans les pays qui sont en conflit avec le Qatar. Un événement auquel s’est associé le directeur du Club suisse de la presse, Guy Mettan.

«Cette guerre de l’information qui oppose le Qatar au quartet arabe a pris des proportions démesurées», confirme Adel Mejri, le représentant d’une ONG (COJEP) très actif pour soutenir Doha. Il fustige l’amateurisme de ceux qui «orchestrent» la charge contre le Qatar à travers «des événements mal préparés». «Tout le monde sait les affinités des différentes ONG de défense des droits de l’homme qui sont accréditées à l’ONU. Mais l’usage veut que même s’il y a un parti pris, les cas de violations des droits de l’homme mis en exergue soient étayés par de véritables témoignages. Là, c’est devenu n’importe quoi. On accuse à l’emporte-pièce sans apporter de preuves», affirme-t-il.

Les Emiriens soutiennent que ce sont au contraire les Qatariens qui manipulent tout le monde. Le représentant permanent des Emirats arabes unis auprès de l’ONU, Obaid Salem Al Zaabi, a dénoncé au nom du quartet arabe, devant le Conseil des droits de l’homme, «les manœuvres du Qatar pour améliorer son image devant la communauté internationale et l’opinion publique mondiale». Et de soutenir mordicus: «Au cours des vingt dernières années, le Qatar a construit une plate-forme qui soutient l’extrémisme et le terrorisme.»

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