«Oui, les Etats éliminent leurs ressortissants djihadistes en Syrie et en Irak»

Opérations secrètesSelon le «Wall Street Journal», la France s’active pour liquider ses citoyens enrôlés par Daech. Un sujet tabou. Explications.

Les forces spéciales françaises fournissent des renseignements aux troupes irakiennes sur des djihadistes issus de l'Hexagone.

Les forces spéciales françaises fournissent des renseignements aux troupes irakiennes sur des djihadistes issus de l'Hexagone. Image: REUTERS/Ahmed Jadallah

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La France a-t-elle une politique active d’élimination de ses ressortissants partis faire le djihad en Syrie ou en Irak? C’est ce qu’affirme le Wall Street Journal, information qui ne passe pas inaperçue dans l’Hexagone. Le journal avance que depuis le début de l’opération de reconquête de Mossoul, lancée en octobre 2016, les forces irakiennes disposeraient d’une liste, fournie par le renseignement français, d’une trentaine de noms de combattants francophones du groupe Etat islamique (Daech) à éliminer. L’article s’appuie sur des sources militaires irakiennes, ainsi que sur les propos d’un conseiller du gouvernement français, cités de manière anonyme.

Le journal a pu consulter la liste en question, sur laquelle figurent les noms ou les alias en arabe de ces combattants, et parfois leur photo. Y figurent des Français, mais aussi des Belges. Certains sont déjà signalés comme tués. Ce sont des troupes spéciales françaises, une quarantaine d’hommes, qui fournissent aux Irakiens des renseignements afin de localiser, et cibler, les individus recherchés. Drones d’observation, interceptions radio, fouilles de maisons et de décombres sont utilisés par les troupes françaises à cet effet.

Une traque globale

Pour Jean-René Belliard, expert du Proche-Orient et des opérations militaires, la France recherche bien évidemment à neutraliser ses ressortissants djihadistes, mais contrairement à ce que laisse entendre le Wall Street Journal, elle n’est de loin pas le seul pays à s’activer dans ce type de traque sur le terrain irako-syrien. «Les Américains, les Britanniques, les Français ont leurs forces spéciales qui collaborent entre elles dès qu’elles trouvent une information intéressante, en coordination avec le Centcom, le centre américain de commandement des opérations. Chaque pays a évidemment sa liste de gens recherchés, mais il n’y a pas de traque spécifique par nationalité. Quand les Britanniques trouvent des indices sur un Français actif à Mossoul, il est évident que l’information est transmise à la DGSE, puis aux Irakiens qui opèrent sur le terrain. Cette coopération n’existe pas seulement à Mossoul mais s’étend sur tout le territoire irako-syrien.»

Vincent Nouzille, auteur du livre Les tueurs de la République (paru aux éditions Fayard en 2015) portant sur l’histoire des guerres secrètes et les assassinats d’Etat menés par la France, ne partage que partiellement cette analyse. «Le Royaume-Uni, les Etats-Unis, la France, ces pays engagés sur le front irako-syrien traquent leurs djihadistes. Et depuis deux ans, depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, la France a clairement intensifié cette politique. Il existe des listes nominatives de personnes à éliminer, et cela se fait sous une forme de partage des rôles. Les Etats-Unis, qui disposent de 90% des moyens militaires, s’occupent de réaliser les objectifs des Français avec des frappes ciblées. Ce qui est nouveau, au vu des informations du Wall Street Journal, c’est que ces tâches d’élimination, à Mossoul en tout cas, sont visiblement aussi sous-traitées aux Irakiens.» Selon le Ministère français de l’intérieur, quelque 700 Français sont présents en Syrie et en Irak, dont 30% de femmes.

Eviter le retour au pays

Le but est clair: éviter que ces nationaux, potentiellement formés à commettre des attentats, ne reviennent au pays. Un responsable du contre-terrorsime irakien le souligne d’ailleurs dans le Wall Street Journal, les Français s’occupent de leurs ressortissants djihadistes à Mossoul «parce qu’ils ne veulent pas avoir affaire à eux à la maison», dit-il.

Le Ministère français des affaires étrangères s’est défendu de toute action illégale, en soulignant que «la France est pleinement engagée dans la lutte contre Daech au sein de la coalition et conduit son action dans le respect du droit international».

Les Américains sont plus transparents. En France, on est clairement dans une forme d’hypocrisie.

«Il n’y a pas de mot d’ordre d’exécutions extrajudiciaires, commente Jean-René Belliard. Mais soyons clairs: il faut bien admettre que dans le contexte de la guerre asymétrique contre le terrorisme, les Etats concernés par la présence de ressortissants enrôlés dans les rangs de Daech ne sont pas très intéressés à récupérer grand monde… Donald Trump n’a d’ailleurs pas pris de gants à ce sujet. Ses ordres, c’est pas de quartier!»

Le sujet de l’élimination des djihadistes, qui soulève des questions sur les zones de droit et de non-droit dans le cadre d’un conflit, est tabou en France et ne fait politiquement pas débat, relève Vincent Nouzille. «Quand François Hollande admet, dans son livre confession Un président ne devrait pas dire ça, avoir autorisé des exécutions extrajudiciaires au nom de la lutte contre le terrorisme, le seul débat que cela a créé, c’est: est-ce qu’il fallait le dire? Mais rien sur le fond», note-t-il. «Le discours officiel français, c’est de dire qu’il y a des frappes globales. Les Américains sont plus transparents. En France, on est clairement dans une forme d’hypocrisie.»

(TDG)

Créé: 01.06.2017, 17h58

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