L’odyssée des migrants s’arrête sur une décharge en Bosnie

BosnieLa route des Balkans s’arrête à Vucjak. Où des jeunes hommes tentent de passer la frontière, malgré la brutalité de la police croate.

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«Welcome to hell…» Vashmir ironise, debout devant sa tente, les sandales dans un immense cloaque. Autour de lui, 600 hommes se pressent sous les abris, cuisent du pain, fument en silence, enveloppés dans des couvertures. Ils vivent dans du plastique, des déchets, des excréments. La plupart souffrent de la gale. Il n’y a ni électricité ni eau courante. La nuit, il fait –5 degrés et les premières neiges font ployer les tissus de fortune des tentes du Croissant-Rouge turc.

Cet enfer, c’est Vucjak, le camp provisoire installé cet été sur l’ancienne déchetterie de Bihac. La ville est débordée par les migrants qui sont arrivés en masse depuis un an en Bosnie-Herzégovine. On estime qu’environ 47000 d’entre eux ont traversé le pays et que 7000 se trouvent encore en transit. La Croatie est là, à quelques kilomètres seulement, derrière la montagne. Passer la frontière, les hommes du camp appellent cela «the game», le jeu. Et les récits de ceux qui reviennent du jeu sont tous les mêmes. «Quand ils nous attrapent, les policiers croates nous prennent notre argent, nos habits, nos chaussures, raconte Vashmir. Ils détruisent nos portables, nous battent et nous renvoient. Hier, un homme est redescendu en sous-vêtements.» Lui-même a essayé sept fois de passer. «Personne ne veut rester ici.»

La fin du voyage

Turquie, Grèce, Macédoine, Serbie, tous ont la même odyssée derrière eux, certains voyagent depuis des années. Pour finir ici, à Bihac, dans un cul-de-sac. La Croatie tant convoitée est membre de l’Union européenne, mais pas de l’espace Schengen. Et elle a à cœur de protéger la frontière extérieure de l’Europe, à grand renfort de drones et de caméras thermiques. «Il y a quelques jours, les policiers croates ont tiré sur des migrants, faisant un mort et un blessé», explique Sasha Panic, coordinateur de la Croix-Rouge bosnienne, la seule ONG présente en permanence dans le camp. «Officiellement, le policier a trébuché et touché malencontreusement le migrant. Franchement, de qui se moquent-ils ?» À côté de lui, Mohamed, 14 ans, joue avec la neige. Il est Afghan, mineur, il n’a rien à faire ici. «Je suis avec mon oncle et nous voulons aller en Allemagne», réplique-t-il, le regard dur. La police croate ne lui fait pas peur.

Depuis le début de la crise, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a installé des camps à Bira, Miral, Sedra et Borici. Entre 300 et 1800 migrants, selon les lieux, se pressent dans des anciennes usines. Ce sont des familles ou des hommes seuls. Mais tout est complet. À Miral, les refoulés du camp ont trouvé refuge dans un hangar désaffecté. Une trentaine d’Algériens et de Marocains errent entre les montagnes de pneus, se retrouvent autour de feux, brûlent tout ce qu’ils trouvent dans une odeur pestilentielle. «Je veux aller à Besançon, explique Rahba. Ma famille là-bas m’envoie de l’argent par Western Union. Un villageois va le chercher pour moi, il se prend 10% au passage. C’est comme ça, je dois l’accepter.» À côté de lui, un membre de l’équipe mobile de la Croix-Rouge soigne un homme qui revient de la frontière, le front en sang. La police l’a détroussé et battu. Depuis le début de l’opération, les sept équipes mobiles ont distribué 98000 paquets de nourriture, administré des soins à 2400 migrants. Grâce à l’appel aux dons de la Croix-Rouge suisse, ces effectifs pourront être doublés.

Le canton abandonné

Le lendemain, branle-bas de combat à Vucjak. La commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Dunja Mijatovic, visite le camp. Elle est Bosnienne, ça tombe bien. Le convoi de fonctionnaires en manteaux chics et chaussures vernies se fraie un chemin entre les tentes. «Il faut fermer ce camp de la honte avant qu’il y ait un mort», assène-t-elle. «Cette dame arrive un peu tard, rétorque Mustafa Ruznic. Vucjak devait fermer à la fin de l’été. Et voilà où nous en sommes.» Le premier ministre du canton ne cache pas son amertume. Il se dit totalement lâché par les autres régions de Bosnie, un pays qui, depuis les dernières élections, il y a dix-huit mois, n’a toujours pas de gouvernement. Il accuse la passivité de l’Union européenne dans cette affaire, exige l’ouverture de nouveaux camps à Sarajevo et à Tusla, menace de fermer les camps en place pour renvoyer tout le monde à ses responsabilités. «Nous n’avons pas une crise des migrants, mais une crise des institutions.»

«Les camps prévus à Sarajevo et à Tusla sont déjà contestés par la population locale, relève Miela Hinic, coordinatrice de la Croix-Rouge suisse en Bosnie. Certains Bosniens sont solidaires car ils ont vécu des crises similaires lors de la guerre. Mais beaucoup veulent les voir partir.» Souada, qui sert depuis un an les repas aux migrants de Miral, ne le sait que trop bien. «C’est un travail qui paie, mais mes amis ne comprennent pas pourquoi je le fais.»

À Vucjak, le ton s’est durci. Les policiers ont envahi le camp, emporté de force et sous les protestations de la foule le jeune Mohamed pour le placer dans le refuge des familles. Mais pour une obscure raison, ils le relâcheront un peu plus loin, sur le bord de la route. Le jeune garçon, bravache, retentera la traversée. Il l’a dit, la police croate ne lui fait pas peur.

Créé: 06.12.2019, 09h15

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