Narenda Modi compte sur la classe moyenne

ReportageLa campagne électorale bat son plein. Le parti du premier ministre Narenda Modi parie sur la classe moyenne.

Des Indiens font la queue devant un bureau électoral de Shahjahanpur, au Rajasthan.

Des Indiens font la queue devant un bureau électoral de Shahjahanpur, au Rajasthan. Image: Manish Swarup/AP

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Muna Singh a les traits d’un homme qui souffre. Les yeux et les joues bouffis par la fatigue, voilà trois heures qu’il attend sous un auvent, au rond-point de Gujar ki Thadi, à Jaipur, par 40 degrés. «Chaque matin à 7 h 30, nous sommes des dizaines à attendre qu’un chef de chantier nous embauche pour la journée», explique-t-il. Midi approche. Toujours rien. «C’est comme ça depuis deux ans. Le secteur de la construction est quasiment à l’arrêt», s’exaspère Muna Singh.

Le marasme des petits jobs

Harikesh Bugali, qui dirige un syndicat de défense des ouvriers journaliers, estime qu’ils sont entre 300 000 et 350 000 à vivre de petits boulots à Jaipur. Et dans l’État du Rajasthan, dont Jaipur est la capitale, il y a plus de 2 millions de travailleurs précaires. Le marasme ne touche pas que la construction. L’économie rurale aussi est en déroute. «Il n’y a pas de travail dans l’agriculture, se désole Mahindra Singh, dont les yeux débordent de désespoir. Dans mon village, il n’y a plus d’eau. Les prix agricoles sont trop bas. Ma femme et moi avons vendu nos vêtements pour survivre, quitté la campagne, puis on s’est installés à Jaipur pour chercher du travail.» Un autre ouvrier ajoute: «Beaucoup parmi nous ont fui leur village en quête d’embauche. Certains ont parcouru jusqu’à 1000 kilomètres

La crise de l’emploi s’est amplifiée quand le premier ministre Modi a remplacé sans préavis 86% du papier-monnaie en 2016 pour lutter contre la fraude fiscale. Mais, en Inde, des dizaines de milliers d’entreprises ne paient les salaires et les fournisseurs qu’en liquide. Nonante-trois pour cent des actifs exercent un emploi dit informel, sans droit ni assurance. Privés de cash pendant des mois, beaucoup de petits patrons ont mis la clé sous la porte. Puis, en 2017, le gouvernement a instauré une TVA unique pour fusionner une myriade de taxes indirectes. La réforme a été si complexe que beaucoup d’entreprises ont eu du mal à s’enregistrer auprès des pouvoirs publics pour payer le nouvel impôt. Ce labyrinthe a rallongé les délais de paiement, plombant la trésorerie de certaines entreprises, qui ont freiné les embauches ou licencié.

Selon le CMIE, un centre d’études statistiques, le chômage a dépassé les 10% entre décembre et mars au Rajasthan. Au niveau fédéral, il a atteint 7% sur la même période, contre 2% en 2011-2012. Les plus touchés sont les jeunes de 15 à 25 ans, avec 16,5% de chômeurs d’après le dernier rapport du marché du travail de l’Université Azim Premji. Sur Gujar ki Thadi, beaucoup affirment qu’ils voteront pour le Parti du Congrès. «À cause de Modi, nous n’avons plus de travail. La confiance, elle vient du ventre», s’étrangle Muna Singh.

En revanche, dans la petite classe moyenne, le ralentissement économique est perçu autrement, alors que la campagne se termine le 19 mai. Pour le comprendre, il faut aller dans le village de Bagru, au sud-ouest de Jaipur. Cette bourgade de quelques milliers d’âmes fourmille d’artisans qui teignent et impriment des tissus. Ici, on a souffert de l’annulation du papier-monnaie et de la TVA unique. «La production a chuté de trois quarts. L’activité repart, mais il faudra deux ans pour retrouver le niveau de 2016», détaille avec calme Vijender Chhipa, qui dirige une petite entreprise familiale. Vijender n’est pas en colère car, pour lui, cette mauvaise passe ne durera pas. «Les petits patrons ont toujours travaillé au noir. Lorsque le gouvernement a lancé ces réformes, ils ont été obligés de déclarer une partie de leurs revenus. Le fisc ne leur a pas demandé des comptes sur les impôts qu’ils n’avaient jamais payé pendant des décennies. Personne ne se plaint.»

«Je voterai Modi»

Quelques centaines de mètres plus loin, Mukesh travaille dans son atelier avec son frère et son épouse. Son carnet de commandes a fondu en deux ans. «Mes clients commandaient jusqu’à 1000 ou 1500 mètres de tissu. Aujourd’hui, ils en demandent 100 mètres à peine. Mais je voterai Modi. Sa décision de remplacer le papier-monnaie a fait souffrir les riches, qui ont dû déposer leurs économies cachées dans les banques. Et cet argent nous est revenu. La preuve: maintenant, j’ai un compte et je touche des intérêts. Il a aussi mis en place un livret bancaire pour les filles. Depuis la naissance de ma petite dernière, ce placement rapporte 8,5% par an.»

Le soutien de l’économie

Grâce à ces mesures et à une propagande électorale qui le présente comme le gardien du peuple, Modi conserve une partie du socle qui l’avait porté au pouvoir en 2014. À l’époque, la classe moyenne inférieure et les catégories supérieures s’étaient tournées vers le BJP, qui avait enregistré des hausses de 12 et 13 points dans ces deux électorats. Même pénalisés par le remplacement des grosses coupures et la TVA unique, les milieux d’affaires soutiennent Modi. «Les effets négatifs des réformes se sont estompés. La croissance est à 7% par an, nos réserves de change augmentent, les investissements étrangers aussi», plaide K. L. Jain, président de la Chambre de commerce du Rajasthan.

Créé: 13.05.2019, 11h56

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