Comment Erdogan a muselé les médias

TurquiePoursuites judiciaires, menaces, attaques physiques, l’AKP n’a cessé d’étendre sa panoplie d’intimidations. Notre correspondant à Istanbul, Guillaume Perrier, explique.

Les journaux turcs au lendemain de la réélection d’Erdogan.

Les journaux turcs au lendemain de la réélection d’Erdogan. Image: TOLGA BOZOGLU/EPA

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Placée au 149e rang sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, on savait la Turquie de Recep Tayyip Erdogan particulièrement appliquée à censurer les médias. Bien décidés à retrouver sa majorité absolue, les hommes de l'AKP ont travaillé plus que jamais ces derniers mois à museler les organes de presse de l'opposition. Les explications de Guillaume Perrier, l'un de nos deux correspondants à Istanbul.

La censure des médias a-t-elle joué un rôle déterminant dans le triomphe d'Erdogan?

Oui, elle a joué un rôle très important. Cela fait bien sûr des années que les médias sont censurés par le pouvoir turc, mais cette prise en main a atteint aujourd'hui des proportions folles. Ceux qui essaient encore de pratiquer le journalisme en Turquie se voient constamment menacés, ils sont poursuivis en justice, jetés en prison, victimes d'attaques physiques menées par des milices qui se chargent de ces expéditions punitives. Dans un tel contexte, on imagine bien qu'il ne reste plus grand-chose comme médias indépendants. Pour donner une idée, 90% des journaux tout acquis au pouvoir font les mêmes unes, à la gloire d'Erdogan. Certains titres participent eux-mêmes à relayer ce climat de terreur. Pour inciter les lecteurs à voter Erdogan, le journal islamiste Akit titrait avant les élections: «Punissez les infidèles!» Cela donne une idée du climat dans lequel on évolue. Sur le papier, les chaînes de télévision devraient accorder le même temps d'antenne aux candidats. Mais dans les faits, les écarts sont énormes, l'AKP monopolise les plateaux.

Des journalistes rapportent que Recep Tayyip Erdogan participe en personne aux intimidations...

Absolument. Il y a deux ans, un enregistrement audio avait surpris Erdogan en train de passer un coup de fil à une chaîne de télévision pour faire modifier un sujet qui ne lui plaisait pas. Ces dérives se sont accélérées ces derniers mois. L'arme préférée du pouvoir, c'est l'article 299 du code pénal qui permet de poursuivre des journalistes pour «insulte au chef d'Etat». Les poursuites sous ce chef d'inculpation se sont multipliées, tout comme les poursuites pour «blasphème». Ce sont des moyens utilisés pour faire taire les journalistes les plus critiques. C'est une stratégie implacable. Elle révèle aussi le degré de paranoïa d'un pouvoir qui voit des ennemis partout.

Après les élections de dimanche, et la majorité absolue retrouvée pour Erdogan et l'AKP, peut-on s'attendre à ce que ce musellement s'intensifie encore?

Les médias d'opposition sont terrifiés à l'idée qu'un tel scénario se produise. Il est possible en effet que le pouvoir profite d'avoir les mains totalement libres désormais pour finir le travail de nettoyage médiatique et se débarrasse de ses derniers ennemis. A commencer par le grand quotidien Zaman, en mains de la confrérie Gülen. Les médias sous influence du grand ennemi d'Erdogan, l'islamiste Fethullah Gülen (ndlr: réfugié aux Etats-Unis), sont ceux qui s'emploient à dénoncer depuis trois ans les affaires de corruption qui gangrènent le clan au pouvoir. On a vu la semaine dernière comment deux chaînes de télévision et deux titres de presse appartenant à Koza-Ipek, un holding proche de la confrérie, ont été réduits au silence, manu militari. Le lendemain de leur saisie, les deux journaux sont sortis en version pro-AKP!

Maintenant, il est aussi possible que, rassurés par les résultats des élections de dimanche, les hommes de l'AKP lâchent un peu la bride des médias. Mais de toute façon, le mal est fait. Cela fait bien longtemps qu'il n'y a plus de liberté de la presse en Turquie. (TDG)

Créé: 02.11.2015, 12h05

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