Les troubles à Beyrouth et Bagdad ébranlent Téhéran

Moyen-OrientGrâce à ses «amis» en Irak, en Syrie et au Liban, l’Iran avait tenu en respect les États-Unis, Israël et l’Arabie saoudite. Mais aujourd’hui, son dispositif vacille.

Des protestations anti-gouvernementales à Beyrouth, le 11 novembre 2019.

Des protestations anti-gouvernementales à Beyrouth, le 11 novembre 2019. Image: AFP / Patrick Baz

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Images-chocs. En Irak, un drapeau iranien est brûlé sur la place publique par des manifestants chiites. Au Liban, les bureaux de députés du Hezbollah sont attaqués par la foule en colère. Du jamais vu. Le paradoxe est saisissant: à l’heure même où Téhéran a réussi en Syrie à sauver son allié Bachar el-Assad (avec l’aviation russe) et à accroître son ascendant sur Damas, la République islamique pourrait perdre le contrôle sur Bagdad et Beyrouth, où des soulèvements populaires ébranlent le pouvoir depuis des semaines. De quoi donner des cauchemars à l’ayatollah Ali Khamenei.

Le régime des mollahs mise en effet sur ses «amis» irakiens, syriens et libanais pour tenir en respect les ennemis jurés de l’Iran: Israël et l’Arabie saoudite, les principaux alliés des États-Unis au Moyen-Orient. Depuis la Révolution iranienne de 1979, Téhéran a approfondi son alliance avec Damas, appuyant le pouvoir de la minorité alaouite (secte issue du chiisme). À travers la Syrie, l’Iran a pu exercer son influence sur le Liban, finançant, armant et entraînant le Hezbollah chiite, dont la milice dispose d’un arsenal plus important que l’armée nationale libanaise. Enfin, en Irak, grâce à l’invasion étasunienne de 2003 et la chute du dictateur sunnite Saddam Hussein, Téhéran a apporté un soutien massif à la majorité chiite, aidant ses milices et l’armée irakienne à combattre successivement les djihadistes sunnites d’Al-Qaida puis de Daech.

Résultat: avec l’aide de l’Iran, «le Hezbollah est la principale force au Liban et son chef, Hassan Nasrallah, est le dirigeant de facto du pays. De même en Irak, le réseau iranien de milices chiites et de partis politiques subordonnés a accordé à Téhéran un contrôle quasi total sur le processus décisionnel irakien», note Antoun Issa du Middle East Institute, un think tank basé à Washington. Sans même parler de la Syrie, où les Iraniens sont désormais omniprésents dans l’appareil d’État.

La rue défie l’ayatollah

Mais le revers de la médaille, c’est que la République islamique est montrée du doigt dès lors qu’éclate la colère contre des gouvernements corrompus qui ne parviennent même pas à assurer des services basiques comme l’eau potable, l’électricité ou la collecte des déchets, explique encore ce spécialiste du Moyen-Orient. «Les ressources du Liban et de l’Irak ont été siphonnées par des élites politiques qui ont réduit les économies de ces pays à néant.»

Première victoire pour la rue au Liban: le premier ministre Saad Hariri a annoncé le 29 octobre sa démission, après deux semaines de troubles, tout en restant aux affaires jusqu’à son remplacement. Mais le président Michel Aoun a refusé ce mardi de nommer un gouvernement de technocrates, ce qui a de nouveau provoqué l’ire des manifestants. En Irak, le président Barham Salih a promis le 31 octobre la rédaction d’une nouvelle loi électorale qui débouchera sur un scrutin législatif. Mais le chef de l’État maintient au pouvoir le très contesté premier ministre Adel Abdul Mahdi jusqu’à ce qu’un successeur soit désigné dans les urnes. De quoi relancer des troubles qui ont déjà fait quelque 250 morts depuis le début d’octobre.

Ce qui est certain, c’est que l’ayatollah Ali Khamenei n’est pas près d’abandonner ses alliés libanais et irakiens. Pas question de laisser émerger, à Beyrouth ou Bagdad, des pouvoirs fondamentalement hostiles à Téhéran. C’est sous l’autorité personnelle du leader iranien qu’opère le général Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods chargée de toutes les opérations extérieures des Gardiens de la révolution. De Téhéran à Beyrouth en passant par Bagdad et Damas, le réseau d’influence persane est l’œuvre de cet homme-clé du régime des mollahs.

Au service de l’Iran

Une stratégie gagnante, à en croire une étude approfondie publiée le 7 novembre par l’Institut international d’études stratégiques (IISS). Au Moyen-Orient, face aux sanctions des États-Unis et la puissance militaire de ses alliés, «l’Iran a fait pencher la balance à son avantage en développant la capacité de mener des guerres par l’intermédiaire de tierces parties», affirme ainsi John Chipman, directeur de l’IISS. «Pour Téhéran, c’est moins coûteux, plus flexible et facile à nier en cas d’accusation.»

Au Yémen également, l’Iran a fourni des «armements de pointe» aux rebelles houthis (adeptes du zaïdisme, autre secte chiite) suite au déclenchement par les forces saoudiennes d’une campagne de bombardements aériens en mars 2015, affirme l’étude de l’IISS. Le royaume wahhabite et son principal allié, les Émirats arabes unis, se sont ainsi embourbés dans une guerre particulièrement meurtrière, qui coûte des milliards de dollars à Riyad.

Bref, l’Iran a su développer un important pouvoir de nuisance au Moyen-Orient, qui tient en respect ses ennemis. Ce dispositif vital pour le régime des mollahs est aujourd’hui ébranlé par les contestations au Liban et en Irak. Téhéran risque de faire l’impossible pour tenter de le conserver.

Créé: 14.11.2019, 22h19

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