«En Syrie, on a banalisé l’horreur. Quelle honte!»

Proche-OrientL'offensive contre Idleb, dernière poche rebelle, provoque un exode sans précédent. L’ONU dénonce. À Genève, le Dr Chamaa s’insurge.

Des enfants syriens déplacés font la queue pour de l’aide humanitaire, jeudi passé à Idleb. L’immense majorité d’entre eux sont gravement traumatisés.

Des enfants syriens déplacés font la queue pour de l’aide humanitaire, jeudi passé à Idleb. L’immense majorité d’entre eux sont gravement traumatisés. Image: Getty Images

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«Cette offensive sur Idleb, c’est sans précédent», lâche Tawfik Chamaa, désespéré. Médecin genevois d’origine syrienne, il préside la branche suisse de l’UOSSM, l’Union des organisations de secours et de soins médicaux. En neuf ans de guerre en Syrie, il a pu se rendre dans le nord du pays et constater par lui-même les effets dévastateurs du conflit sur la population. Mais l’offensive lancée par l’armée syrienne et l’aviation russe contre la dernière poche de résistance – où se trouvent encore des milliers de djihadistes et de combattants rebelles – provoque un véritable «cauchemar humanitaire», selon l’expression du secrétaire général de l’ONU, António Guterres.

Voyez plutôt: depuis le 1er décembre, environ 900'000 personnes ont fui les combats à Idleb, dont plus de 500'000 enfants. Un exode pareil, c’est du jamais vu depuis le début de la guerre en 2011. La situation est d’autant plus préoccupante que cette vague de déplacements survient en plein hiver, avec des températures tombant sous le seuil du 0°C et de la neige dans certaines régions. Or, selon les Nations Unies, près de 170'000 personnes n’ont pas trouvé d’abri approprié. Quant à ceux qui sont restés bloqués à Idleb, sous les bombes, ils risquent de rejoindre les plus de 380'000 morts de ces neuf ans de guerre sans pitié. «À quatre heures de vol de Genève, on banalise l’horreur et le monde laisse faire. La Syrie, les médias n’en parlent presque plus. Où sont passées nos valeurs?» tempête le docteur Tawfik Chamaa. Entretien.

Vous avez des docteurs dans le nord de la Syrie? Que rapportent-ils?

C’est absolument terrifiant. Près de la frontière turque, nous gérons un grand hôpital appelé Bal el-Hawa (porte du vent), où travaillent près de 180 personnes, dont plus de 50 docteurs. Par deux fois déjà, cet hôpital a été bombardé. Et ce n’est pas par accident. Des frappes aériennes ont aussi visé la vingtaine de centres médicaux et de petits hôpitaux que nous soutenons dans le nord de la Syrie, de même que nos cliniques mobiles. Ce sont des raids de l’aviation russe, bien sûr. Elle ne respecte rien. Nous avions fourni nos coordonnées afin d’éviter que des infrastructures médicales ne soient détruites par erreur, mais elles ont été utilisées contre nous. Moscou dément, mais il n’y a aucun doute! Nous avons même dû retirer les emblèmes de nos ambulances pour qu’elles ne soient plus prises pour cibles.

Comment décririez-vous la situation humanitaire?

D’abord, il faut bien comprendre que la méthode est toujours la même: les unes après les autres, les villes rebelles ont été assiégées par les troupes de Bachar el-Assad et de ses alliés, puis pilonnées au mépris de la population civile. Ensuite, à chaque fois, des «couloirs humanitaires» ont été créés pour que les survivants soient évacués vers la poche d’Idleb, dernier bastion de la résistance. À présent, c’est à son tour d’être «nettoyée». Il y a là entre trois et quatre millions de civils, surtout des femmes et des enfants. Ceux qui s’enfuient ne savent pas vraiment où trouver asile, car au nord les Turcs ont fermé la frontière (ils ont déjà 3,6 millions de réfugiés!). Sur les routes, des familles entières meurent de faim ou de froid, car les températures sont glaciales. D’autres parviennent à rejoindre les zones en Syrie contrôlées par l’armée turque, en espérant y être protégés. Quant à ceux qui restent à Idleb, ils vivent à la merci des bombes russes et des obus syriens, qui provoquent l’effondrement d’immeubles. Les résidents sont écrasés sous les décombres. Les uns meurent, les autres sont gravement mutilés et doivent être amputés. C’est une honte pour l’humanité tout entière de laisser faire cela!

Depuis neuf ans que dure cette guerre, comment vos gens gardent-ils espoir?

Franchement, nous sommes tous très déprimés. Je sais bien que le veto russe paralyse le Conseil de sécurité de l’ONU, mais il y a d’autres moyens de pression sur Moscou! La communauté internationale a abandonné les Syriens, laissant massacrer des millions de civils sans broncher. Nos équipes ont dû traiter des patients atteints de brûlures chimiques au phosphore et au chlore, des bombes à fragmentation ont aussi été utilisées… La torture est généralisée, les viols sont systématiques… La moitié du pays (ndlr: qui comptait 22 millions d’habitants) a été jetée sur les routes. L’équivalent de la population suisse s’est enfui à l’étranger. Sur place, presque tous les enfants souffrent du syndrome de stress post-traumatique, ils n’arrivent plus à fermer l’œil, ils font de l’énurésie nocturne… On n’avait rien vu de tel depuis les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, dont les horreurs avaient conduit l’humanité à créer l’ONU et à développer le droit international. Ces valeurs, avec lesquelles nous avons grandi, elles sont à présent jetées aux orties. Désormais, tout est permis. En Syrie, l’horreur est banalisée, normalisée. Mais demain, ce sera ailleurs! Qu’allons-nous dire à nos enfants? Qu’allons-nous léguer aux générations à venir? C’est épouvantable!

Créé: 23.02.2020, 21h12

Erdogan prévoit un sommet en mars

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a annoncé samedi la tenue d’un sommet le 5 mars avec les dirigeants russe, français et allemand pour évoquer la situation dans la province d’Idleb. Cette annonce intervient après des discussions téléphoniques vendredi entre Erdogan et le président russe, Vladimir Poutine, le président français, Emmanuel Macron, et la chancelière allemande, Angela Merkel, afin de tenter d’arrêter les combats et la crise humanitaire en cours.

La Russie s’est opposée mercredi à l’adoption par le Conseil de sécurité de l’ONU d’une déclaration réclamant une cessation des hostilités et le respect du droit international humanitaire dans le nord-ouest de la Syrie, proposée par la France. Ankara, qui brandit la menace d’une offensive «imminente» à Idleb, après que ses forces ont été attaquées par l’armée régulière syrienne, a donné à Damas jusqu’à la fin du mois pour faire revenir ses troupes sur ses positions antérieures.AFP

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