Les sanctions américaines suscitent l’union sacrée en Iran

Moyen-OrientEn mettant un terme à ses dérogations sur la vente de pétrole iranien, Washington veut mettre une pression maximale.

La rhétorique du président iranien, le réputé modéré Hassan Rohani, rejoint désormais celle des ultraconservateurs.

La rhétorique du président iranien, le réputé modéré Hassan Rohani, rejoint désormais celle des ultraconservateurs. Image: Reuters

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C’est un nouveau coup dur pour le président iranien, le modéré Hassan Rohani. Lui qui était déjà accusé d’avoir fait trop de concessions aux Occidentaux durant les négociations sur le programme nucléaire de son pays fait désormais face, depuis jeudi, à de nouvelles mesures américaines. Le but des États-Unis: ramener à zéro les exportations pétrolières de l’Iran en mettant fin aux dérogations qui permettaient à huit pays – dont la Chine, l’Inde, la Corée du Sud, le Japon et la Turquie – d’importer du brut iranien.

Hassan Rohani, élu en 2013 sur la promesse d’un rapprochement avec l’Occident, est désormais poussé vers une posture plus agressive. «Les ennemis ont commencé une grande guerre économique et psychologique contre le peuple iranien. Ce qu’ils veulent est inacceptable, et il n’y a d’autre voie que résister face à leurs demandes illogiques et leurs pressions», a-t-il déclaré. Une position qui rejoint désormais celle des ultraconservateurs.

Les durs renforcés

Outre l’attitude des Américains, c’est aussi «l’inaction» des Européens que le président fustige, s’alignant sur la position du guide suprême, l’ayatollah Khamenei, qui n’a cessé de répéter ces derniers mois qu’on ne pouvait faire confiance ni aux uns ni aux autres. Hassan Rohani comptait sur l’aide de l’Europe pour compenser la sortie des États-Unis de l’accord nucléaire et faire face aux sanctions américaines. Cela ne s’est pas produit, renforçant le sentiment de déception. «La position de ceux qui critiquaient l’optimisme du gouvernement vis-à-vis des Occidentaux s’est renforcée. Les plus durs ont désormais un poids plus important», analyse un diplomate étranger basé à Téhéran.

«Avec leur mollesse, les Européens n’ont rien proposé de concret pour sauver l’accord nucléaire», confirme un analyste. «Entre l’intransigeance des États-Unis, qui demandent la fin du programme nucléaire civil, l’arrêt de tous les essais balistiques et un changement radical de la politique régionale de l’Iran, et l’inaction des Européens, les plus durs ont le vent en poupe», ajoute-t-il.

Désormais, tous les cercles du pouvoir iranien se raidissent. Du côté des durs, le général Qasem Soleimani, commandant de la force Al-Qods (ndlr: l’unité des Gardiens de la révolution chargée des opérations extérieures), estime qu’«avec ses pressions économiques, l’ennemi veut nous obliger à la reddition». Connu d’habitude pour sa modération, le ministre des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, emploie désormais un vocabulaire similaire.

Accusations de terrorisme

Signe supplémentaire de la montée en puissance des ultraconservateurs: la nomination du général Hossein Salami, connu pour sa rhétorique très dure contre les États-Unis et Israël, à la tête des Gardiens de la révolution. Alors que Washington vient de placer ce corps d’élite sur sa liste d’organisations terroristes, Téhéran a répondu en qualifiant de manière identique toutes les forces américaines présentes dans la région. Une surenchère qui augmente les risques d’incident entre les forces armées des deux pays.

Les responsables iraniens, de quelque bord qu’ils soient, accusent désormais les États-Unis de chercher, à travers leurs sanctions économiques, à provoquer des tensions sociales et faire descendre la population dans la rue. Selon les statistiques officielles, l’inflation atteint déjà 30% et pourrait dépasser 50% avant la fin de l’année. La monnaie iranienne, qui a perdu 60% de sa valeur en un an, est repartie à la baisse ces derniers jours. L’exemple du Venezuela et des pressions exercées par les États-Unis est dans la tête de beaucoup en Iran. Les appels à l’unité n’en ont que plus d’impact.


Face à Trump, les gesticulations impuissantes de l’Union européenne

En mai 2018, quand le président Donald Trump avait dénoncé l’accord iranien et menacé de sanctions les entreprises qui ne respecteraient pas son embargo, l’Union européenne (UE), défendant l’accord, s’était indignée et disait vouloir monter aux barricades. «Ce qui est en jeu, c’est la souveraineté européenne», avertissait le ministre français de l’Économie, Bruno Le Maire, qui refusait que l’Europe devienne «un continent vassal». «Nous devons agir, maintenant!» ajoutait le président de la Commission, Jean-Claude Juncker. Dix jours après, l’UE prenait une première mesure en réactivant un vieux règlement de 1996 – la «loi de blocage» – censé protéger à l’époque les entreprises européennes d’un embargo américain contre Cuba. Le problème est que cette loi n’a jamais été appliquée, elle est purement déclamatoire, et les entreprises européennes ne s’y sont pas trompées: l’une après l’autre, Total, VW, Airbus, PSA et à leur suite la quasi-totalité des entreprises traitant avec l’Iran rompent leurs contrats ou ne les honorent que jusqu’à la date butoir du 4 novembre. À cette date-là ne restent actives en Iran qu’un petit nombre d’entreprises européennes qui ont investi depuis longtemps dans des structures locales fonctionnant en circuit fermé et dont elles ne rapatrient pas les bénéfices. Même le commerce de produits non concernés par l’embargo – comme les médicaments ou la nourriture – est impossible, car aucune banque ne peut prendre le risque d’opérer le moindre transfert… Pour tenter de contourner cet obstacle, l’UE a annoncé en janvier dernier la création d’Instex, une plateforme censée permettre des échanges de créances entre l’Iran et l’Union européenne, et donc le rétablissement d’un commerce qui échapperait à l’embargo. «C’est un message politique important pour montrer à la fois à l’Iran que nous sommes déterminés à sauver l’accord sur le nucléaire iranien et aussi aux États-Unis que nous défendons nos intérêts», a déclaré à cette occasion Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères. Mais là encore, l’effet est surtout déclamatoire. Trois mois après l’annonce, «aucune entreprise ne s’est annoncée, à ma connaissance», relève Olivier Dorgans, avocat spécialiste en sanctions économiques et qui a été consulté pour la mise en place d’Instex, à Paris. Les problèmes bancaires subsistent et la structure ne semble adaptée que pour des échanges marginaux. La souveraineté européenne face aux États-Unis reste à prouver…

Alain Rebetez, Paris

Créé: 03.05.2019, 20h00

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