La Turquie renvoie des Syriens sous les bombes

Moyen-OrientPlusieurs milliers de réfugiés auraient déjà été déportés vers Idlib, dans le nord de la Syrie, en pleine offensive du régime de Bachar el-Assad

À Istanbul, la police veille lors d’une manifestation contre la politique du gouvernement turc concernant les réfugiés le 27 juillet dernier.

À Istanbul, la police veille lors d’une manifestation contre la politique du gouvernement turc concernant les réfugiés le 27 juillet dernier. Image: Reuters

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«Il y a des bombardements tout le temps. C’est l’enfer ici. Nous sommes à 20 kilomètres du front. Nous n’avons presque rien à manger», raconte au téléphone Omar, 27 ans, depuis la province rebelle d’Idlib, dans le nord de la Syrie. Il vit à Jisr al-Choghour, une ville tenue par le Hayat Tahrir al Sham (HTS, ex-Al-Qaida), la force dominante de la rébellion syrienne. Pourtant, il y a peu, Omar vivait encore à Istanbul, loin des combats. Le 20 juillet, en pleine nuit, la police frappe à la porte du dortoir où il loge. Trente-six heures plus tard, il est de retour en Syrie. «Je suis endetté jusqu’au cou. Je n’ai pas les moyens de repartir. Je vais devoir vivre sous les bombes», souffle-t-il.

Après des mois d’une montée spectaculaire des discours violents à l’égard des 3,6 millions de Syriens résidant en Turquie, le gouvernement turc a décidé de montrer les muscles. À son arrivée, un Syrien peut bénéficier d’une protection temporaire qui l’autorise à vivre dans une province qu’il ne peut quitter sans l’aval des autorités. Officiellement, 570 000 ressortissants syriens vivent à Istanbul. La ville a cessé d’enregistrer des réfugiés en 2018. Ils seraient des dizaines de milliers d’autres à y résider sans autorisation. Le gouverneur de la province leur a posé un ultimatum: ils ont jusqu’au 20 août pour quitter la ville. Le frère d’Omar a choisi d’obtempérer. Il est en route pour la Syrie. «De toute façon il se fera arrêter après le 20 août. Alors pourquoi attendre?» assure Omar.

«Calmer les électeurs»

Les élections municipales du printemps dernier ont joué le rôle de catalyseur. La parole raciste s’est libérée, alimentée par la crise économique. Tous les partis s’accordent sur une chose: les réfugiés doivent, à terme, partir. Associé à l’installation des Syriens en Turquie, le Parti de la justice et du développement (AKP) du président Erdogan a connu sa pire défaite électorale, perdant notamment Istanbul. Selon une étude de l’Université Kadir Has parue au début de juillet, la part de la population turque mécontente de la présence des Syriens est passée de 54,5% en 2017 à 67,7% en 2019. «Cette politique de fermeté est une façon de calmer les électeurs, de leur montrer que le gouvernement agit et de regagner leur confiance», explique Maissam Nimer, chercheuse à l’Istanbul Policy Center de l’Université Sabanci.

Les forces de l’ordre n’ont pas attendu l’expiration de l’ultimatum pour multiplier les arrestations. Plus de 12 000, selon les chiffres officiels, entre la mi-juillet et le début d’août. Des ONG dénoncent des cas de déportations forcées vers la Syrie, y compris des personnes bénéficiant d’une protection temporaire. Les autorités nient. Suleyman Söylü, ministre de l’Intérieur, l’a répété fin juillet: «Nous n’avons ni le droit ni les moyens de faire ça.» Selon le gouvernement, les rapatriements en Syrie seraient volontaires, les candidats au retour devant signer un document à cet effet. Plusieurs milliers auraient été contraints de le faire.

Walid est l’un d’eux. Il a été arrêté à un checkpoint à Istanbul puis retenu prisonnier durant vingt-huit jours. «La police nous donnait un litre et demi d’eau pour dix personnes toutes les huit ou dix heures. Les officiers criaient et nous insultaient», raconte-t-il. Ce presque trentenaire, père de deux enfants, est installé depuis 2013 à Istanbul, où il a reconstruit sa vie. Il végète désormais à Azaz, une bourgade contrôlée par l’armée turque, au nord de la Syrie. «Il y a des explosions, des attaques suicides», dit-il au téléphone.

Arrêtés par les djihadistes

«En prison, nous étions 250 dans une cellule prévue pour 100 personnes», raconte Walid. Des officiers de police lui demandent de signer un document. «Je n’ai pas eu le droit de le lire. Ils nous ont dit que c’était un document de routine.» Selon lui, ceux qui refusent sont frappés. La police signerait parfois même à leur place. «De retour dans ma cellule, mes codétenus m’ont dit que je venais de signer ma demande de déportation.» Le trajet en bus vers la frontière est un cauchemar. Les passagers sont menottés, des gendarmes les frappent. Ils sont délivrés tels des colis aux combattants du HTS. Ceux-ci contrôlent leur identité. «Les djihadistes ont arrêté deux personnes de mon bus», relate Walid.

Même si la Turquie n’est pas partie à la Convention de Genève relative au statut des réfugiés, déporter des personnes dans une zone de guerre est illégal. La province d’Idlib est sous le coup d’une offensive du régime de Bachar el-Assad. À la fin de juillet, Gerry Simpson, le directeur Urgences de Human Rights Watch, déclarait ainsi que «menacer d’enfermer [les Syriens] jusqu’à ce qu’ils acceptent de partir, les forcer à signer des formulaires et les jeter dans une zone de guerre n’est ni volontaire ni légal». Et d’ajouter: «La Turquie doit être félicitée d’accueillir un nombre record de réfugiés syriens, mais les déportations illégales ne sont pas un moyen d’avancer.»

Créé: 13.08.2019, 17h03

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