L’irrésistible retour de Daech enflamme la Syrie

Moyen-OrientReportage sur les anciennes terres du califat de l’EI, défait ce printemps mais où les djihadistes préparent un retour accéléré.

Les flammes ravagent les champs autour de la ville de Qamichli, dans le nord-est syrien, le 17 juin passé. Les cellules dormantes de Daech sont responsables de ces incendies, mais aussi l'armée turque et des agents du gouvernement syrien, selon des médias locaux.

Les flammes ravagent les champs autour de la ville de Qamichli, dans le nord-est syrien, le 17 juin passé. Les cellules dormantes de Daech sont responsables de ces incendies, mais aussi l'armée turque et des agents du gouvernement syrien, selon des médias locaux. Image: AP PHOTO/BADERKHAN AHMAD

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Sur le bord d’une nationale qui traverse le nord de la Syrie entre Alep et Hassaké, le coucher du soleil est obscurci par un épais rideau de fumée noire balayé par les flashs des gyrophares d’un véhicule garé précipitamment. Des champs voisins brûlent. Un policier, seul, agite les bras, impuissant. Depuis mai, des incendies agricoles dévorent les anciens territoires libérés du groupe État islamique (EI ou Daech en arabe). L’organisation, retournée à la clandestinité, les revendique comme représailles contre ceux qui les ont chassés.

«Le secteur de l’agriculture est le plus important dans la région», insistait déjà à la fin de mai Anwar Muslim, président de la région de l’Euphrate, dans son chef-lieu de Kobané. «Les cellules dormantes de Daech incendient les champs. Nous manquons totalement d’équipement pour lutter contre ces feux.» La situation ne s’est pas améliorée depuis. Selon le bureau de l’agriculture des autorités locales du nord-est syrien (NES), cité par l’AFP, 350 000 hectares avaient été ravagés à la mi-juin. Daech n’est pas forcément le seul responsable. Des médias locaux accusent aussi l’armée turque d’avoir tiré des munitions incendiaires depuis la frontière, d’autres des espions du gouvernement syrien. Cette catastrophe écologique manifeste quoi qu’il en soit un net regain d’instabilité, trois mois après la chute du dernier bastion de l’EI à Baghouz.

«Relèvement de la menace»

Pour les responsables locaux comme pour les armées occidentales, la fin de la guerre territoriale n’a jamais signifié une victoire totale, mais au contraire un «relèvement de la menace». D’après plusieurs sources interrogées sur place, la rapidité avec laquelle Daech a réussi à redevenir une force insurrectionnelle a surpris les Forces démocratiques syriennes (FDS), l’alliance arabo-kurde qui a triomphé au sol des terroristes, autant que les services de renseignements de la coalition emmenée par les États-Unis.

En réalité, les chefs du groupe se sont échappés bien avant la chute de Baghouz. Ces djihadistes disposent d’un réseau de «planques» qui leur permettent de circuler, en particulier de passer en Irak à l’est ou de remonter jusqu’aux territoires contrôlés par la Turquie au nord-ouest. Là, les groupes rebelles et islamistes proturcs ont recyclé des dizaines d’ex-commandants de l’EI, qui aideraient leurs anciens frères d’armes à circuler et opérer. Des chefs de l’EI auraient aussi trouvé refuge en Turquie, avant de retourner en Irak et en Syrie, pour réorganiser leurs réseaux.

Ainsi le groupe a reconstitué ses wilayas (provinces en arabe) en Syrie et en Irak, pour commander ses cellules dormantes. «Il est plus fort aujourd’hui que son prédécesseur Al-Qaida en Irak ne l’était en 2011, quand les Américains se sont retirés d’Irak», souligne un rapport alarmant de l’Institute for the Study of War (ISW, un think tank américain) paru à la fin de juin 2019. Le constat est partagé par les sources interrogées par ce journal sur place. Mi-2018, la coalition évaluait encore à 30 000 combattants les forces de Daech dans la région, entre ses dernières poches et ceux déjà en clandestinité. Une petite minorité d’entre eux seulement ont été tués ou capturés dans les derniers affrontements.

Infiltration dans les camps

Début 2019, leurs familles se sont rendues à Baghouz et ont été transportées dans des camps de déplacés. Loin de constituer une défaite, il s’agissait d’une «décision stratégique» du groupe, comme l’a reconnu le commandement de la coalition. Désormais, ces femmes et enfants (73 000 déplacés dans le camp d’Al-Hol) sont logés, nourris et protégés par un droit humanitaire très strict. «Daech a créé une unité spécialisée dans l’entraînement et l’endoctrinement des enfants dans les camps», s’alarme une source. Une trentaine de milliers de ces «déplacés» seraient syriens, à peu près autant d’Irakiens, qui ont commencé à être rapatriés dans leur pays. Mais pour les 11 000 femmes et enfants étrangers (Irakiens exclus), les pays d’origine rechignent à les rapatrier, tout particulièrement la France. En outre, 6000 hommes étrangers membres de l’EI sont détenus dans des prisons marquées déjà par plusieurs tentatives d’évasion.

D’après le rapport de l’ISW, «en juin 2019, Daech a probablement la capacité de s’emparer d’un nouveau centre urbain majeur en Irak et en Syrie». Mais plutôt que de se précipiter et s’exposer, l’organisation préfère d’abord, comme avec les incendies, donner une impression d’omniprésence et se renforcer politiquement. Et n’hésite pas à multiplier les attaques à la bombe et les opérations d’assassinats.

Créé: 05.07.2019, 18h51

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