Passer au contenu principal

Le Grand Prix d’Abu Dhabi ne sert qu’à négocier des affaires

Le grand prix de Yas Marina, auquel Pierre Maudet et Guillaume Barazzone ont assisté, a été conçu précisément dans le but de favoriser les affaires.

Le Genevois Guillaume Barazzone lors de son voyage controversé à Abu Dhabi.
Le Genevois Guillaume Barazzone lors de son voyage controversé à Abu Dhabi.
LMD

C’est l’histoire de dirigeants qui ont des moyens que la moyenne des gens ne peut concevoir. Celle aussi celle d’un pays qui ne dispose quasi d’aucun atout pour allécher le touriste – le soleil mis à part –, et qui cherche à les attirer par milliers. À tout prix. Pour poser son pays sur la carte du monde, le président de l’émirat d’Abu Dhabi, le Sheikh Khalifa bin Zayed al Nahyan a pris la décision de se servir de la Formule 1. En copiant à l’identique la voie choisie par le roi de Bahreïn quelques années plus tôt.

Et ça marche. Derrière les tribunes du circuit créé en 2009, une vaste zone de boutiques accueille les quelque 45 000 spectateurs qui s’y massent – et où on croise essentiellement des Européens venus s’offrir un week-end au soleil. Avec des qualifications et une course se jouant à la nuit tombante, la chaleur ne semble pas trop étouffante dans les tribunes, et la journée reste libre pour profiter de la piscine de son hôtel ou des centres commerciaux.

Pas de charia au bord du circuit

Mais à part des spectateurs en quête d’exotisme, le Grand Prix d’Abu Dhabi est avant tout le théâtre du bal des invités, entre trois et six fois plus nombreux que sur n’importe quel autre grand prix de la saison. Que les invitations viennent de la famille régnante, des grandes sociétés locales ou des marques impliquées en Formule 1, les hôtes accourent du monde entier pour la course.

Et tout le monde en profite. Dans le hall de l’Hôtel Yas, le cinq-étoiles qui enjambe la piste, des jeunes filles fort peu vêtues rivalisent de jambes pour séduire les nombreux Sheikhs de blanc vêtus, qui goûtent visiblement au spectacle. Au-dessus des stands, le paddock club accueille l’essentiel de ces invités. À 5697 francs suisses la place, ce réceptif huppé a accueilli, cette année, 5800 personnes qui passent leur week-end à profiter des buffets et des alcools coulant à flots. Visiblement, la charia n’a pas cours aux environs du circuit, tout comme elle ne s’applique pas dans sa marina. Le temps du grand prix, celle-ci accueille des dizaines de yachts transformés, le soir venu, en autant de discothèques privatives.

En peu de temps, le Grand Prix d’Abu Dhabi est devenu le rendez-vous incontournable des Émirats. Où il faut être vu, où on voit. Autour du circuit, la valse des minibus noirs ne s’arrête jamais, des centaines de navettes transportant les clients entre les hôtels, les parkings du circuit et les entrées pour VIP. Pour la plupart, les séances d’essais et la course ne revêtent qu’un rôle anecdotique. Ils ne connaissent rien à la Formule 1 et ne prêtent que peu d’intérêt au spectacle des monoplaces, qui les lasse après quelques minutes. Le championnat du monde, d’ailleurs, est décidé depuis longtemps en faveur de Lewis Hamilton, mais cela n’a en rien diminué le nombre d’hôtes de la course.

Une dimension pharaonique

Abu Dhabi n’ayant reculé devant aucune dépense pour son circuit, tout y verse dans le pharaonique. Au lieu de construire la piste dans le désert qui s’étend à la sortie de la ville, l’émirat a préféré créer une île artificielle géante, l’île de Yas, qui s’étale sur 25 kilomètres carrés et qui accueille, outre le circuit, plusieurs parcs à thèmes ainsi que de nombreux hôtels. Pour s’y rendre, l’autoroute d’accès compte six pistes de chaque côté. On n’y risque pas l’embouteillage.

Au total, l’île de Yas a coûté 25 milliards de dollars à ADIA (Abu Dhabi Investment Authority) le fonds souverain de l’émirat. Ce fonds ne publie pas ses résultats, mais il est considéré comme le plus important du monde, avec près de 1000 milliards de francs suisses sous gestion. De quoi financer un beau circuit. Le développement de l’île n’est pas terminé, puisqu’une nouvelle phase prévoit une plage publique et des résidences. L’idée reste le développement du tourisme, afin de rendre l’économie locale moins dépendante du pétrole. Le gouvernement avoue viser 48 millions de visiteurs par an d’ici à quatre ans.

Copiant à l’identique le concept de Bahreïn – jusqu’à faire appel au même architecte, l’Allemand Hermann Tilke – le circuit a été doté d’une tour privative, la Shams Tower, située juste au bout de la ligne droite de départ et entièrement réservée à la famille du Sheikh Khalifa. Pour y accéder, il faut disposer d’un sauf-conduit spécial accordé sur invitation par le Sheikh lui-même. Elle compte sept étages: d’en haut, la vision sur la piste s’avère panoramique. Au-dessous, on compte les nombreux buffets ainsi qu’un étage réservé à la famille et les proches du Sheikh Khalifa. C’est dans cette tour que ce dernier noue des contacts privilégiés avec ses invités pour y négocier ses affaires. Car le principal but du grand prix, avant même la réputation touristique d’Abu Dhabi, c’est la négociation de contrats dans la Shams Tower. Chaque année, le Sheikh Khalifa y convie plus de deux cents personnes, avec femmes et enfants. Il vise large, puisqu’on y trouve des hommes d’affaires ou des politiciens du monde entier. «Quand on est invité à assister au grand prix par la famille régnante, on ne peut pas refuser. Ce serait un affront absolument impensable», explique Humbert Buemi, consul honoraire de Suisse à Bahreïn.

Fin connaisseur du Golfe, le Vaudois ajoute que la mentalité, dans la région, est parfois difficile à saisir pour des Européens. «Ici, les affaires se concluent par contacts personnels. On invite toujours les gens avec leurs familles. Les dirigeants du Golfe adorent discuter avec les épouses, admirer les enfants. Cela rend les rapports plus humains. Quand on reçoit une telle invitation, par contre, il faut insister pour financer le vol soi-même. Une fois qu’on a atterri dans les Émirats, par contre, on est entièrement pris en charge. Il n’est alors plus question de payer son hôtel ou son entrée au circuit, c’est impossible, ce serait une insulte à son hôte!»

Dimanche dernier, le grand prix, une nouvelle fois, n'a été que prétexte à réunions et discussions autour de petits-fours, la Shams Tower se posant en centre névralgique du business. Cette année, elle a été repeinte d’un portrait géant du Sheikh Zayed bin Sultan al Nahyan, le fondateur des Émirats arabes unis, décédé en 2004. Même s’il n’a jamais assisté à la compétition, qui fête cette année sa 10e édition, le vénéré Sheikh n’aurait sans doute pas renié une course qui sert à ce point les intérêts de son pays.

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.