À Baghouz, le califat de l’État islamique n’en finit pas de mourir

SyriePartisans ou otages de l’EI, des milliers de fuyards ralentissent l’assaut contre le dernier bastion de Daech.

Hagards et épuisés, ces femmes et ces enfants rescapés de la poche de Baghouz attendent d’être emmenés vers un camp.

Hagards et épuisés, ces femmes et ces enfants rescapés de la poche de Baghouz attendent d’être emmenés vers un camp. Image: Chris Huby

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C’est une vision surréaliste, une marée noire dans l’océan du désert de Deir ez-Zor, au sud-est de la Syrie. À perte de vue, des centaines de femmes en niqab errent autour de tas de bagages et d’enfants, en attendant de grimper dans une trentaine de camions qui les emmèneront dans un camp. Ces rescapés viennent de sortir de la poche de Baghouz, où l’État islamique (EI, «Daech» en arabe) est assiégé dans son dernier lambeau de territoire.

Contrairement à ce qu’annonçaient à la fin de février certains officiers des Forces démocratiques syriennes (FDS), l’alliance arabo-kurde soutenue par la coalition occidentale, l’exode n’était pas encore fini. La plupart des fuyards sont des familles des membres les plus radicaux de l’État islamique. Mais il y a aussi de nombreux otages, des Yézidis irakiens (ndlr: minorité religieuse persécutée par Daech), et des Syriens, prisonniers de guerre ou boucliers humains. En fin de semaine dernière, les FDS ont assuré avoir terminé les évacuations et pouvoir lancer l’assaut final contre la poche, espérant en finir en quelques jours.

Des civils en masse

Cependant, depuis ce lundi, le flot a repris. Au moins 7000 combattants et civils, selon les FDS, ont fui en deux jours, imposant une nouvelle pause dans l’assaut final. Au moins 18 500 personnes sont sorties de Baghouz depuis le début de la bataille à la fin de janvier. Dès la mi-février, un commandant des FDS, Adnan Afrine, admettait dans une interview à l’agence américaine Associated Press: «C’est une surprise. Nous n’imaginions pas qu’il y aurait un tel nombre de civils restants.»

Or, les États-Unis, dont le président souhaite retirer ses troupes de Syrie, font pression pour déclarer promptement la victoire sur Daech. Un facteur qui a pu conduire à minimiser les dimensions de la poche de Baghouz et le flot de civils à évacuer.

Cela a aussi aggravé la crise humanitaire inévitable de cette dernière bataille. Ainsi, les FDS n’ont reçu quasi aucune aide pour y faire face. «Les Américains ne veulent pas que nous soyons là», assure David Eubank. L’organisation humanitaire qu’il a fondée, les Free Burma Rangers (FBR), est la seule dans la zone de Baghouz. Composée en grande partie de vétérans des unités d’élite de l’armée américaine, elle est d’ordinaire en très bons termes avec la coalition. «Ils nous ont dit qu’ils n’auraient pas besoin de nous, qu’il n’y avait plus personne. Mais depuis le début du mois, nous avons vu des milliers de personnes sortir de la poche!» Tous les jours, ses infirmiers traitent des centaines d’enfants mal nourris et de femmes enceintes, blessées ou à bout de forces. Derrière Dave Eubank, deux soignants des FBR sont penchés sur une silhouette qui gémit au sol. «Elle est en train d’accoucher», explique l’un des infirmiers, une poche de perfusion en main.

L’état dans lequel sortent les vaincus est terrifiant. «Mon bébé est malade, aidez-nous, je vous en supplie», interpelle une Irakienne en relevant la couverture sur un enfant aux jambes rachitiques, portant une couche toute brune. Les visages crasseux, les traits émaciés, couverts d’eczéma, de leishmaniose, d’infections reposent dans un concert de pleurs et de cris de petits terrifiés ou qui se battent. Les regards disent en silence leur haine des vainqueurs. Les étrangères, elles, sont avides des micros et caméras, délibérément provocatrices: «Me repentir de quoi!» répond une Franco-tunisienne, qui n’a pas souhaité donner son identité.

Malgré eux

D’autres femmes, des Syriennes et des Irakiennes, paraissent moins hostiles et impénitentes. Maryam vient d’Alep. «Les soldats [des FDS] ont emporté mon mari», explique-t-elle. «Nous avions fui le régime et nous sommes venus à Baghouz en 2013. Puis l’État islamique s’est emparé de la région et nous sommes restés.» «Malgré eux», ayant rejoint Daech dans le tourbillon de la guerre civile syrienne, Maryam et son mari ne sont pas des fanatiques, contrairement aux étrangers. Pourquoi ne sont-ils pas partis plus tôt? «Certains ne veulent pas partir, et d’autres comme nous n’ont pas le droit de partir», résume Maryam.

Finalement, le convoi prend la route au coucher du soleil. Comme il n’y a plus de place dans le camp principal, à Al-Hol («le marais» en arabe), où plus de 40 000 personnes s’entassent déjà, les camions stationnent un temps au bord de la route, jusqu’à se résoudre à déposer leurs chargements à Al-Suwar, une ville à mi-chemin entre Deir ez-Zor et Hassaké, où un nouveau camp se construit avec les moyens du bord.

Créé: 07.03.2019, 19h41

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