«Où est Monsieur Macron?»: à Téhéran, le désamour grandit à l’égard de la France

IranDans les allées du bazar de la capitale, les Iraniens ont plus peur de la guerre économique de Donald Trump que de ses missiles.

Le bazar de Téhéran.

Le bazar de Téhéran. Image: Keystone

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Pour bien se faire comprendre, Mahdi joint le geste à la parole. «On tend la main aux Européens, mais si vous nous devenez hostiles, on vous sera nous aussi hostiles.» Pour ce jeune marchand de tissus d’ameublement au bazar de Téhéran, le retrait progressif iranien de l’accord nucléaire de 2015, annoncé dimanche avec un dépassement du taux d’enrichissement d’uranium autorisé, «c’est tout simplement mathématique». «Les Européens n’ont rien fait pour sauver cet accord que Trump a déchiré l’an dernier, ils ont joué avec nous», s’emporte-t-il, alors que son voisin écoute les dernières nouvelles dans son échoppe.

En ce dimanche matin, les allées millénaires du bazar dans le sud de Téhéran sont noires de monde. Dans cette institution de la vie sociale iranienne, comme dans les centres commerciaux du nord huppé de la capitale, les étals sont copieusement achalandés. Trois semaines après les attaques de plusieurs tankers dans le Golfe, suivies de la destruction par un missile iranien d’un drone américain qui a failli entraîner une riposte militaire de Washington, Téhéran ne laisse apparaître aucun signe de panique.

Après avoir chuté l’an dernier, le rial, la monnaie locale, s’est plutôt stabilisé. De guerre lasse, les hommes d’affaires s’habituent aux sanctions imposées depuis un an par les États-Unis. Et de son côté, la scène politique s’est ressoudée dans une posture antiaméricaine derrière le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, et les radicaux conservateurs. Comme si la parenthèse du flirt avec l’Occident des années 2013-2017 s’était refermée, et que face à un Donald Trump mordant, la république islamique était, elle aussi, décidée à bander ses muscles.

La misère gagne du terrain

Dans les heures qui ont suivi la destruction du drone américain, «j’ai eu très peur quand j’ai entendu Trump parler de grosse bêtise, mais quand j’ai vu qu’il renonçait à nous attaquer, j’ai été rassuré, et depuis je n’ai plus peur», confie Mir Hossein, un intellectuel, pas peu fier que son pays ait abattu un drone américain de plus de 130 millions de dollars. Cet épisode a gonflé le moral de beaucoup. «L’Iran d’aujourd’hui n’est plus l’Iran d’il y a trente ans», renchérissent plusieurs bazars, qui ne croient pas en un conflit armé avec les États-Unis. «Technologiquement, nous avons fait des progrès et les Américains le savent», se félicite l’un d’eux.

«Que peuvent faire les Américains?», s’interroge l’industriel Mehdi Miremadi, bien en cour à Téhéran. «Frapper quelques sites nucléaires ou de lancement de missiles et que vont faire les Iraniens? Ils vont envoyer deux missiles sur deux centrales de dessalement d’eau de mer à Abou Dhabi ou Dubaï. Les Émirats seront frappés au cœur, des expatriés repartiront, le baril de pétrole grimpera et les Européens paieront les conséquences! Peut-être qu’une centaine de personnes mourront en Iran, mais ce seront des martyrs, ils iront au paradis. Qu’avons-nous à perdre dans cette situation? Rien.»

Une autre guerre inquiète davantage les Iraniens: c’est la guerre économique, avec son cortège de sanctions américaines, l’interdiction faite à l’Iran d’exporter son pétrole, et le départ des sociétés étrangères de la république islamique, qui mit un terme au rêve de nombreux Iraniens de renouer avec l’Occident. Cette guerre silencieuse, sans bombe, asphyxie la population. «Les affaires sont encore plus compliquées qu’il y a un an, constate Mohsen, un importateur. Le Ministère du commerce ne délivre pas d’autorisation d’importer, car les banques n’ont plus les dollars ou les euros pour nous financer. Même l’accès au marché noir est plus difficile.»

Inexorablement, la misère gagne du terrain. «Même chez les riches du nord de Téhéran», reconnaît une dame d’un certain âge, attablée avec sa copine au Palladium, l’un des malls les plus modernes de la capitale. «Le prix du riz a doublé, l’huile aussi, le gouvernement a augmenté les salaires de base de 35 % mais ça ne suffit pas», constate Mehdi Miremadi. Lorsque son fils, Reza, va nourrir des chiens errants dans les quartiers pauvres du sud de Téhéran, les voisins lui disent: «Mais ce n’est pas les chiens qui ont besoin d’aide, c’est nous, on n’a pas à manger!» Pour soigner son diabète, Hussein, un fonctionnaire à la retraite, doit dépenser des sommes folles pour se procurer de l’insuline à l’étranger. «Et ceux qui souffrent aujourd’hui n’ont pas de relais politiques, on l’a bien vu l’an dernier dans les manifestations qui ont secoué le pays», relève un observateur local, qui veut rester anonyme.

La peur de la guerre, certes, a reculé, mais à tout moment, en cas de dérapage, elle peut ressurgir. Comme lorsque les Britanniques ont arraisonné un tanker iranien ce week-end près de Gibraltar. «Les Anglais détiennent un pétrolier, les Iraniens une Anglo-Iranienne en prison», sourit notre observateur. «De quoi discuter», ironise-t-il.

L’impuissance des pays européens à sauver l’accord nucléaire qu’ils ont signé désole de nombreux Iraniens. Francophone et francophile, Mehdi Miremadi s’emporte. «Les Anglais, je ne les compte pas, ils sont en plein Brexit et suivent toujours les Américains. Mais la France et l’Allemagne sont nulles. La France est absente! Où est M. Macron? Il croyait amadouer Trump, c’est lui qui a été roulé dans la farine. La France ne cesse de nous dire: ne sortez pas de cet accord! Mais pourquoi on n’en sortirait pas? Pour une fois, je partage à 100 % la position de mon gouvernement.»

Les déboires d’Instex

Président de la Chambre de commerce franco-iranienne, Mehdi Miremadi a renoué avec la «culture de la résistance», chère à la république islamique: «Vous avez une mission», ai-je dit à mes salariés que je ne veux pas licencier: «Fabriquez localement. Et oubliez tout le reste! Que les Américains nous donnent un petit peu de mou pour exporter notre pétrole ou pas?» À partir de maintenant et jusque dans six ans, l’Iran est dans le pétrin parce que Trump va probablement être réélu» en novembre 2020. Un calcul que font aussi les dirigeants de la république islamique.

Au-delà de cette impuissance, de nombreux Iraniens se sentent abandonnés par leurs partenaires européens, contraints, une fois de plus, de se retourner vers la Chine, même si l’Iran a toujours davantage regardé vers l’Occident. «En Allemagne, en France, même des petites sociétés qui avaient confiance en moi refusent maintenant de faire des affaires, déplore Mohsen. J’en connais une à Limoges avec laquelle je voulais reprendre des importations de papier, ils me disent: on a peur, on a peur d’être mis sur la liste noire américaine! Mais je leur ai dit: c’est pour me vendre du papier, pas de l’équipement nucléaire! Les Allemands aussi ne me répondent plus.»

Les déboires rencontrés par la mise en place d’Instex, ce mécanisme de troc pour continuer à commercer avec l’Iran que les Français, les Allemands et les Britanniques ont échoué à rendre opérationnel, ne font qu’ajouter au désamour. «C’est une belle Mercedes sans essence, ironise, avec aigreur, un diplomate iranien. Cela fait quatorze mois que les Européens nous promettent son démarrage en y injectant au moins quelques millions d’euros.»

En fait, Téhéran a compris qu’un piège lui était tendu à travers cette nouvelle structure. «Les Iraniens s’en sont méfiés, car aux yeux des Européens, c’était en fait un instrument de police financière, relève un expert économique. Les Européens voulaient ainsi mieux connaître les transactions iraniennes, ils voulaient voir, par exemple, où allait l’argent des gardiens de la révolution», cette unité d’élite en charge de la protection du régime que les États-Unis ont placée récemment sur leur liste des organisations terroristes. «C’est aussi pour cela que les Iraniens ont mis beaucoup de temps pour mettre en place leur système miroir. Ils n’avaient pas envie qu’on vienne regarder sous le tapis», note l’expert économique.

Emmanuel Macron, qui a tenté une médiation pour sauver l’accord nucléaire, a du pain sur la planche. En coulisses, une visite des trois ministres – français, allemand et britannique – des Affaires étrangères était en préparation pour la rentrée. Mais jusqu’à ces derniers jours, les messages iraniens étaient marqués par une froide prudence. «Si c’est pour nous répéter vos mêmes positions, ce n’est pas la peine», insistaient des émissaires iraniens. «Macron doit venir en Iran», soutient, de son côté, Mohsen, l’importateur. «Il faut un intermédiaire, dit-il, Trump est coincé, il a des élections l’an prochain, il ne veut pas la guerre, nous non plus.» Une visite d’Emmanuel Macron en Iran «ne doit pas être pour faire un show», a répondu dimanche Abbas Araghchi, le vice-ministre iranien des Affaires étrangères.

Créé: 16.07.2019, 10h09

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