Au Liban, Moscou mène une offensive de charme

Proche-OrientAprès sa victoire en Syrie, la Russie veut à tout prix reprendre pied chez le voisin libanais pour assurer sa position régionale.

À Batroun, au nord du Liban, la Maison libano-russe est un exemple de lieu qui permet à la Russie de rayonner au Pays du Cèdre.

À Batroun, au nord du Liban, la Maison libano-russe est un exemple de lieu qui permet à la Russie de rayonner au Pays du Cèdre. Image: Philippine de Clermont-Tonnerre

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À Batroun, petite agglomération côtière du nord du Liban, la Maison libano-russe est en fête. Dans la cour pavée du bâtiment, des ressortissantes russes vendent des objets artisanaux: châles, broderies, matriochkas, icônes religieuses, etc. Le centre culturel accueille la toute première édition des «Journées de Saint-Pétersbourg». Une manifestation inédite grâce à laquelle Moscou entend «approfondir sa relation avec les pays arabes», explique Mussallam Sheaito, président du Centre culturel russo-arabe de la ville de la Neva, organisateur de l’événement. «Nous voulons montrer «la vraie Russie», loin des stéréotypes relayés par les médias occidentaux et arabes: la vodka, l’effondrement moral, le froid et la mafia (…) C’est un pays avec une culture orientale ancienne, des traditions et des valeurs partagées comme la famille, l’hospitalité, la générosité», soutient-il.

En novembre, expositions, conférences, concerts et danses folkloriques de l’Ensemble vocal national «Rus», ont rythmé ces journées organisées dans plusieurs villes du Liban et à Damas, en Syrie. Soutenu par Vladimir Poutine, l’événement est attendu en Égypte et dans le Golfe dans les prochains mois.

Présent en Syrie depuis son intervention militaire en 2015, Moscou cherche à recouvrer son influence dans la région. «La Russie est de retour au Proche-Orient après une parenthèse de trente ans suite à l’effondrement du bloc soviétique. Aujourd’hui, les Russes ont conscience que réactiver leur partenariat avec les Libanais est vital pour consolider leurs gains en Syrie», analyse Igor Delanoë, directeur-adjoint de l’Observatoire près la Chambre de Commerce et d’Industrie franco-russe à Moscou.

Offensive culturelle

Rien que cet été, trois nouveaux centres culturels russes ont ouvert à travers le pays, portant à neuf le nombre d’antennes implantées depuis 2008. Des relais pour la plupart gérés et financés par de vieux amis de la Russie au Liban. «Les délégations russes sont de plus en plus actives, et les gens curieux de découvrir ce qui se passe dans ce pays», assure Amal Tarabine, une Libanaise ayant vécu onze ans à Leningrad, directrice de la Maison libano-russe.

À Beyrouth, la représentation de la Rossotrudnichestvo, l’Agence fédérale de Russie à l’étranger, est à l’initiative. En 2016, un premier festival de cinéma russe voyait le jour dans le pays. En matière d’éducation, Moscou a récemment haussé de 60 à 100 le nombre de bourses d’études annuelles aux Libanais (contre 64 octroyées par la France en 2018).

La coopération éducative avec le Pays du Cèdre ne date pas d’hier, rappelle toutefois Mussallam Sheaito. Au total depuis 1953, 14 000 aides de ce type ont été attribuées à des étudiants du Cèdre. «S’il y a eu une pause du temps du président Eltsine, la Russie et l’URSS ont toujours accueilli de nombreux Libanais dans ses universités», poursuit le responsable. En octobre, le coup d’envoi de ce nouveau départ a été donné avec la venue au Liban des représentants d’une vingtaine d’universités russes. Des centaines de lycéens se sont vus proposés des opportunités de carrières dans l’ingénierie, la médecine ou encore les hydrocarbures. Nettement moins élevé que ceux des établissements locaux, le coût de ces formations varie entre 3000 et 5000 dollars par an, logement compris. De quoi attirer le plus grand nombre de postulants, et concurrencer sur ce créneau la France, le Royaume-Uni, les États-Unis ou encore le Canada.

Dans cette offensive culturelle, Moscou n’hésite d’ailleurs pas à courtiser certaines plates-bandes occidentales. En particulier celles de la France. L’ancienne puissance mandataire dispose au Liban de neuf instituts culturels et d’une soixantaine d’établissements scolaires enseignant un programme français. En octobre, plusieurs écoles de ce réseau ont été invitées à participer aux portes ouvertes des universités russes. Les «Journées de Saint-Pétersbourg» ont même fait étape au Collège jésuite Notre-Dame de Jamhour, ayant formé des générations entières de l’élite francophone libanaise. Cet accueil n’aurait pas été perçu d’un très bon œil par certains diplomates français à Beyrouth, selon une source proche des organisateurs.

Diplomatie couteau suisse

«Doucement, l’influence russe se construit au Liban et cela n’est pas près de s’arrêter. Cette année, le processus s’est accéléré», constate Mohanad Hage Ali, chercheur au Centre Carnegie Moyen-Orient. En témoigne l’augmentation drastique de visites de responsables libanais dans la capitale russe ces derniers mois. «Cela reflète la perception de l’importance croissante que la Russie prend au Liban et dans la région en général. Elle est perçue comme le nouveau couteau suisse du Moyen-Orient. Les Russes peuvent parler à tout le monde, aux Syriens et aux Iraniens comme aux Saoudiens et aux Israéliens», observe Mohanad Hage Ali.

Sur le volet diplomatique, la Russie s’investit notamment sur la question épineuse des réfugiés: en août, elle a proposé un plan de retour de quelque 900 000 réfugiés sur les 1,5 million qu’accueille le Pays du Cèdre, soit le tiers de sa population.

Le Kremlin se préparerait également à jouer l’arbitre dans le contentieux maritime frontalier entre le Liban et Israël. Non sans y percevoir des intérêts financiers. En janvier dernier, la société russe Novatek s’est ainsi vue attribuée au sein d’un consortium composé du français Total et de l’italien ENI des contrats pour l’exploration du gaz offshore, y compris dans une zone au tracé contesté par Tel-Aviv.

Reste toutefois un dossier majeur, celui de l’armement, sur lequel Moscou continue de se heurter à un plafond de verre. Ce puissant levier d’influence demeure la chasse gardée des États-Unis, principal fournisseur avec la Grande-Bretagne de l’armée libanaise. Malgré de multiples tentatives, la Russie n’est pas parvenue à convaincre Beyrouth d’une aide militaire d’un milliard de dollars pour moderniser et renforcer son matériel militaire. Formulée en début d’année, la proposition aurait essuyé un veto net de Washington.

Créé: 05.01.2019, 13h17

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