«Le monde occidental est le bouc émissaire des malheurs de la planète»

InterviewPour Pascal Bruckner, s’il est indispensable que l’Occident reconnaisse ses torts, responsabilités et crimes passés, il faudrait que les autres empires, qui nous pointent du doigt, ne s’absolvent pas des leurs...

Selon Pascal Bruckner, l’Europe est souvent rappelée à son passé colonial par des leaders qui ne sont eux-mêmes pas exempts de tous reproches.

Selon Pascal Bruckner, l’Europe est souvent rappelée à son passé colonial par des leaders qui ne sont eux-mêmes pas exempts de tous reproches. Image: Laurent Guiraud / Archives

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

En 2006, dans son essai «La tyrannie de la pénitence», sous-titré «Essai sur le masochisme occidental» (Grasset), Pascal Bruckner expliquait que, depuis un demi-siècle, la philosophie occidentale était à la fois une parole émancipatrice et la mauvaise conscience de son temps. «Le monde entier nous hait et nous le méritons bien»: telle était en gros, selon lui, la conviction d’une majorité d’Européens, du moins à l’Ouest.

Qu’en est-il de ce complexe de culpabilité aujourd’hui, à l’heure où les anciens peuples colonisés réclament excuses, voire réparation, et où le réchauffement climatique a été scientifiquement imputé à l’homme – et plus singulièrement aux sociétés industrielles? Nous avons profité de sa venue ce samedi à Bruxelles, où il donnera une conférence avec Rik Torfs (professeur de droit et homme politique belge flamand), pour refaire le point avec lui.

L’Occident a-t-il posé les actes de contrition nécessaires (sur l’esclavage, la colonisation, etc.), a-t-il payé sa dette vis-à-vis des pays concernés ? Ou est-ce que ce passé ne passe toujours pas?
Je pense que la contrition n’arrive pas à éponger la dette et que les Occidentaux sont toujours accusés par un certain nombre de pays d’être les coupables universels et éternels de tout ce qui va mal sur la planète – y compris la dette écologique, attribuée aux Occidentaux, qui ont inventé la révolution industrielle et le développement.

Vous le contestez?
Oui, je le conteste en grande partie parce que même si la civilisation européenne et américaine a commis des crimes, elle n’est pas la seule. En revanche, elle est la seule à qui on demande des comptes : c’est ça la grande différence. L’Occident a inventé la mauvaise conscience à travers le christianisme et «l’examen de conscience», et est donc assigné à cette faute qu’il ne peut jamais éponger – alors que tant de grands empires qui ont tué et massacré sont exemptés de tout examen : que ce soit l’empire ottoman, l’empire russe ou les différents empires d’Asie centrale. Même la conquête arabe n’est jamais mise au débit des peuples qui s’en réclament aujourd’hui avec fierté, comme l’occupation de l’Andalousie pendant quatre siècles par différentes dynasties venues d’Afrique du Nord. Seul l’Occident, parce qu’il répond au principe d’autocritique, est coupable d’avoir inventé le colonialisme, alors que le phénomène est ancien. Pareillement, on l’accuse d’avoir pratiqué l’esclavage, ce qui est tout fait exact, il ne s’agit pas de nier les crimes qu’on a commis, mais on oublie de dire que beaucoup d’autres peuples l’ont commis, dont les peuples africains. C’est ce qu’a très bien mis en lumière, dans son livre «Le génocide voilé» (Gallimard), l’anthropologue et économiste Tidiane N’Diaye, qui lui-même est musulman et vit entre la Guadeloupe et le Sénégal. Il montre que la traite arabo-musulmane a tué des millions d’Africains et que cette traite-là n’est jamais prise en considération. Il faut absolument que le monde occidental soit pris comme bouc émissaire des malheurs de la planète...

Mais cette repentance et son corollaire, l’«éthique reconstructive», ne font-elles pas aussi la grandeur de l’Occident?
Si, vous avez raison. Rien ne serait pire que de ne pas revenir sur ses crimes et de les absoudre en disant que nous ne sommes coupables de rien, ou même de les sous-estimer au motif que ce sont nos ancêtres qui les ont commis. La reconnaissance des crimes commis est absolument indispensable pour que les sociétés puissent se regarder en face. C’est ce qu’on appelle de manière un peu automatique «le devoir de mémoire». Mais l’histoire doit prédominer. Beaucoup d’événements du passé doivent être pris en charge par les historiens et non pas rendus de façon sentimentale par une mémoire abstraite qui devrait nous rendre contemporains de toutes les horreurs du passé, du XVIe siècle à aujourd’hui.

L’impérialisme du passé obère-t-il tout interventionnisme aujourd’hui?
Je pense qu’il y a une intimidation morale très forte, notamment en ce qui concerne l’islam politique, qui n’arrête pas de parler de « néocolonialisme » quand, par exemple, les pays occidentaux, refusant de rétablir le crime de blasphème, autorisent les caricatures de Mahomet. Tout cela est fait au nom de la culpabilité coloniale : on insiste sur le fait que les Occidentaux devraient courber l’échine et accepter ce qui leur arrive au nom des forfaits du passé. Et l’Europe est souvent rappelée à son passé colonial par des leaders qui ne sont eux-mêmes pas exempts de tous reproches. Je crois que c’est Vladimir Poutine qui parlait des interventions occidentales « au casque colonial », ce qui est assez cocasse quand on sait que la Russie actuelle a envahi l’Abkhazie, la Transnistrie, fait la guerre en Ukraine et annexé la Crimée. Pareillement. M. Erdogan, qui refuse de reconnaître la réalité du génocide arménien, ne cesse d’accuser l’Europe de tous les crimes et dit aux Turcs qui vivent en Europe qu’ils sont les représentants de l’empire… Dans ces pays couverts de sang, qui voudraient se présenter comme des archanges, l’autocritique, précisément, n’a pas eu lieu, alors qu’elle est indispensable.

Vous évoquiez le réchauffement climatique : l’Occident industrialisé est parfois, là aussi, sur le banc des accusés…
L’Occident a certes lancé la révolution industrielle mais celle-ci a été embrassée avec enthousiasme par les autres civilisations. Et aujourd’hui, les plus gros pollueurs, c’est les États-Unis d’Amérique, bien sûr, qui est un pays occidental, mais suivis par la Chine et l’Inde. Il s’agit donc, aujourd’hui, d’une coresponsabilité partagée: c’est trop facile de dire que ce sont les pays riches d’Europe et d’Amérique du Nord qui doivent payer pour les autres.

Est-ce que parce que l’air est irrespirable à Delhi ou Pékin, que l’on ne doit rien faire à Paris ou à Bruxelles?
Non, pas du tout. D’abord parce que, contrairement à ce que certains croient, des pays comme l’Inde et la Chine ont fait d’énormes avancées dans le domaine de l’environnement même si, effectivement, Delhi et Pékin sont des villes irrespirables en raison de la concentration humaine. La prise de conscience des enjeux doit nous rendre plus lucides et plus à même de faire la grande révolution décarbonnée de l’avenir. Mais sans croire pour autant que la décarbonisation de l’économie va entraîner automatiquement et immédiatement un changement dans le climat. Cela n’empêche qu’on doit aller sur la bonne voie et faire des sacrifices. Tout le problème étant celui du rythme. Est-ce qu’on doit aller très vite ? Est-ce qu’on doit sacrifier les plus faibles à notre volonté de faire la transition écologique? C’est un peu ça la problématique des «gilets jaunes», en France…

Vous en pensez quoi, des «gilets jaunes»?
C’est la révolte des invisibles, des gens qui se sont sentis abandonnés par le pouvoir central et que la parole hypertechnocratique de Macron et de la République en marche a déçus et blessés. Mais autant je pouvais adhérer à la demande de réductions fiscales, car les Français sont littéralement accablés d’impôts, autant les violences qui ont éclaté en novembre et après sont inacceptables. Donc les «gilets jaunes», c’est à la fois l’expression d’une colère populaire, mais aussi une sorte de coup d’État «fascistoïde» au ralenti – mais qui, grâce à la résistance des Français, n’a pas réussi, Dieu merci. (TDG)

Créé: 15.03.2019, 13h45

Articles en relation

La grève du climat s’élargit aux profs, aux commerces et aux associations

Mobilisation citoyenne La marche pour le climat d’aujourd’hui ne comptera pas que des étudiants dans ses rangs. Plus...

«Ne rendez jamais les armes dans la lutte pour le climat»

Grève mondiale des jeunes Greta Thunberg a lancé un élan mondial pour la planète qui culmine ce vendredi. La Suédoise lance un appel aux indécis. Plus...

La Greta belge cultive son franc-parler pour le climat

Grève pour le climat À 17 ans, Youna Marette est l’un des visages du mouvement des jeunes en Belgique. Portrait d’une femme déterminée. Plus...

Les enfants montrent la voie aux parents

Grève du climat Sous l’influence de leurs jeunes, des familles renoncent à la viande, à la voiture ou aux vols low cost. Témoignages. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Bolsonaro chez Trump
Plus...