Matteo Salvini joue son va-tout en Émilie-Romagne

ItalieLe scrutin de dimanche est devenu un enjeu national qui risque de faire tomber le gouvernement et reconduire Salvini au pouvoir.

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Lorsque, à 7 h du soir, jeudi, Matteo Salvini monte sur l’estrade dressée place de République à Bibbiano, une banderole jaillit de la foule: «Les communistes volent les enfants.» Stupeur dans le staff du «Capitaine», qui comprend que le message fera sourire et fait disparaître illico le manifeste.

Gros bourg émilien-romagnol de 9000 habitants, Bibbiano est depuis des mois au centre d’une enquête. Des familles y accusent l’administration publique de gauche de leur avoir retiré leurs enfants en inventant des maltraitances pour les placer dans des foyers d’accueil. Véritables abus? Chaque dossier court sur le fil des mystères familiaux et la justice n’a pas encore tranché. Mais la Ligue a instrumentalisé l’affaire durant toute la campagne électorale en Émilie-Romagne, n’hésitant pas à porter dans les meetings des enfants présumés «arrachés à leurs parents par la gauche». Ce jeudi soir, Matteo Salvini, en version modérée, se veut pourtant magnanime. «Cette soirée n’est pas politique, nous voulons simplement défendre les enfants.» Et il laisse la parole aux mères éplorées.

«Matteo, sauve-nous!»

Dans la matinée, nous avions rencontré un Matteo Salvini nettement plus agressif devant la gare de Modène. Une de ses supportrices lui décrit le quartier. «Un gros Noir a dévalisé une parfumerie et violé ma belle-sœur. Les Nigériens dealent et font pipi partout, il y a des centaines de prostituées derrière la gare. Ma fille de 17 ans ne peut plus sortir après 17 h. Matteo, sauve-nous!» Cette description dantesque fait sourire le boulanger et un groupe de lycéens. Mais Salvini retrouve ses réflexes d’ancien ministre de l’Intérieur. «On m’a parlé d’un magasin qui sert de couverture aux dealers, allons-y.» Manque de chance, le magasin a été fermé par la police. La veille, le chef de la Ligue n’avait pas hésité à sonner chez un Tunisien, émigré régulier en Italie depuis vingt ans, pour lui dire: «Tu vends de la drogue!» Le Tunisien a porté plainte et le gouvernement de Tunis a protesté.

Pour Salvini, le scrutin qui se déroulera dimanche en Émilie-Romagne représente «la mère de toutes les batailles». Il s’en explique: «La gauche a perdu les six dernières élections régionales. La région est sa forteresse électorale. Si elle perd là aussi, ça démontre qu’elle est minoritaire dans tout le pays. Les Italiens devront revoter. L’Émilie-Romagne est notre mur de Berlin.»

Le «Capitaine» dit vrai, la région est depuis septante ans un bastion rouge, et ce n’est pas un hasard si l’écrivain Giovanni Guareschi a situé dans un bourg d’Émilie-Romagne ses romans mettant en scène Don Camillo et Peppone, un curé et un maire communiste forts en gueule. Mais c’est aussi une région très riche, la seconde de la Péninsule pour le revenu pro-capita, avec un chômage très bas (5%), des fleurons de l’industrie mécanique – Ferrari, Maserati et Lamborghini – ou de l’alimentaire – le parmesan, le jambon de Parme, l’empire Barilla. C’est surtout la vitrine des administrations de gauche, avec une santé publique de qualité, des écoles maternelles réputées les meilleures du monde, la plus ancienne faculté d’Europe. Perdre l’Émilie-Romagne sanctionnerait la faillite nationale du Parti démocrate (PD), la fin du leadership de Nicola Zingaretti.

Le M5S en chute libre

L’effet serait encore plus dévastateur pour le Mouvement 5 Étoiles, l’autre force de la majorité qui soutient l’Exécutif. Grand vainqueur des élections de 2018 avec 33% des scrutins, le M5S en chute libre a perdu plus de la moitié de ses électeurs. Pour ne pas assumer une nouvelle débâcle annoncée, Luigi Di Maio a abandonné mardi dernier la direction du mouvement. Le M5S, qui a maintenu son propre candidat, serait l’accusé numéro un en cas de victoire du candidat de Salvini. En outre, le mouvement qui se dit «ni de droite ni de gauche» est en réalité divisé entre partisans d’une alliance avec le PD et nostalgiques du gouvernement avec la Ligue. La scission est désormais plus qu’une simple hypothèse. Déjà divisé, le gouvernement ne résisterait pas à de tels séismes dans les forces qui le soutiennent.

Reste l’inconnue des «Sardines». Né à Bologne il y a deux mois, le mouvement antipopuliste a mobilisé des dizaines de milliers d’Italiens. À Bibbiano, 4000 «Sardines» étaient présentes jeudi soir, quand Salvini n’avait rassemblé que 2000 partisans. Toutefois, sans message politique clair, le poids électoral des «Sardines» est une énigme.

Le président du Conseil, Giuseppe Conte, se dit certain de la victoire et que, de toute façon, le sort du gouvernement ne dépend pas d’une élection locale. Certes. Mais alors qu’il devait se rendre à Davos, il a annulé au dernier moment son voyage pour des mystérieux «engagements» dans la Péninsule.

Créé: 24.01.2020, 19h43

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