Le fabuleux destin d’un poème de poilu passe par la Suisse

PortraitUn célèbre manuscrit du poète Alan Seeger, héros américain de la Première Guerre mondiale vient de réapparaître en Suisse.

Le manuscrit du poème

Le manuscrit du poème "Champagne 1914-15" et Alan Seeger, à Harvard en 1910 Image: Collection privée Richard McErlean

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4 juillet 1916. Belloy-en-Santerre, dans la Somme. Les combats font rage depuis le crépuscule. Un jeune poilu de la Légion étrangère gît dans l’herbe, touché au ventre par des tirs de mitraillettes allemands. Dans un dernier effort, il a dressé sa baïonnette à côté de lui pour signaler à ses camarades qu’il est blessé. Mais personne ne viendra le chercher, ni lui, ni les 900 autres Légionnaires tombés en ce jour, le plus sanglant de la Grande Guerre. Son nom est Alan Seeger. Poète américain, mort pour la France.

C’est l’histoire peu banale d’un jeune homme issu de bonne famille, d’un père entrepreneur, d’une enfance dorée partagée entre New York et le Mexique. Alan fréquente les meilleures écoles, étudie à Harvard avec T.S Eliot, John Reed, Walter Lippman. Il passe ses étés à la MacDowell Colony, colonie d’artistes en herbe dans les forêts fraîches du New Hampshire. Il fait partie de cette jeunesse américaine insouciante, insolente, au tournant d’un siècle où tout est permis à ceux qui sont bien nés.

En 1912, comme tout artiste qui se respecte, il découvre Paris, les salons littéraires de l’époque, y croise Picasso et Apollinaire. Mais le vent de modernité qui souffle sur la capitale française déplaît au jeune homme romantique. À court d’argent, il part à Londres en 1914, travaille pour la revue littéraire française «Le double bouquet», publiée à Lausanne. Entre-temps, l’Europe se réveille au son des canons et Alan Seeger retourne en France pour se battre. Il s’engage dans la Légion étrangère au côté d’une centaine de compatriotes, alors que son pays hésite à se mêler du conflit qui déchire le Vieux Continent. C’est dans les tranchées, dans cette troupe de mauvais garçons envoyés en première ligne, qu’Alan Seeger écrit ses plus beaux poèmes. Dont le célèbre et prémonitoire «J’ai un rendez-vous avec la mort», les vers préférés de John F. Kennedy, dont on raconte qu’il les portait sur lui, le funeste 22 novembre 1963 à Dallas.

Portrait en 1915, Collection privée Richard McErlean.

Hommage de Macron

Sous les balles qui sifflent, Alan Seeger raconte la campagne française, l’aube naissante et le chant des coucous, le spectacle des étoiles, le ballet des saisons. C’est la genèse de «Champagne 1914-15». Stationné près de Reims, le poète soldat rend hommage au travail des hommes, demande «à ceux qui riront demain dans les fêtes heureuses (...) de boire le vin pétillant à ceux qui sont tombés». Des vers écrits au crayon sur une feuille de papier pliée en quatre, qu'il envoie à une amie de longue date à New York et lui demande de le publier. Ce sera fait, restant ainsi le seul poème de guerre publié de son vivant.

Alan Seeger mort, l’Amérique découvre un héros. Hissé au rang des best-sellers, il devient le porte-drapeau du pays qui entre enfin en guerre. Ses poèmes sont récités dans les écoles, inspirent toute une génération. En 2018, dans son discours devant le Congrès américain, le président français Emmanuel Macron lui a rendu hommage, rappelant qu’une statue à son effigie est dressée à Paris, place des États-Unis.

Vers 1915 au front, Collection privée Richard McErlean.

Le fameux manuscrit «Champagne», lui, disparaît pendant près d’un siècle. Avant de réapparaître en 2015… en Suisse! Plus précisément à St-Légier, dans les hauts de Vevey, dans les mains de l’écrivain Richard McErlean. «J’ai acquis le poème sur ebay. On y trouve tout», sourit-il. Ce passionné possède la plus importante collection de poèmes, lettres et photos de Seeger, soit plus de 500 pièces. Et il raconte volontiers son parcours du combattant pour en acquérir certaines d’entre elles. «J’étais en contact avec un neveu qui avait hérité de la maison de la sœur d’Alan Seeger dans le Connecticut. J’ai insisté pendant des années pour qu’il jette un œil dans son grenier, mais il ne voulait pas se déplacer.» Lassé, le neveu finit par céder et découvre un coffre rempli de manuscrits originaux qui dormaient là depuis quarante ans… «Mais ce n’était pas gagné, se souvient Richard McErlean. Il m’a dit qu’il allait convoquer sa famille et proposer à qui veut de se servir dans le coffre. Le reste aurait été pour moi. J’ai tremblé pendant des mois. Finalement, il m’a appelé et m’a juste dit: tu peux tout avoir. J’ai pris le premier vol pour les États-Unis!»

Retour à Reims

Quant à «Champagne», le destin du poème aurait pu s’arrêter là, si l’écrivain passionné n’avait rencontré le producteur du vin doré. Pierre-Emmanuel Taittinger, à la tête de la célèbre entreprise familiale française, est lui aussi fasciné par Alan Seeger. «Mon père a été bercé par l’histoire de la guerre, explique sa fille Vitalie Taittinger, égérie de la marque. Son grand-père et Alan Seeger étaient soldats durant la même période dans la même région, ils auraient pu se connaître. En 39-45, son oncle Michel Taittinger s’est sacrifié pour son pays. C’est le croisement de tous ces destins qui est fascinant.» Et de rappeler que la ville de Reims a été reconstruite en partie grâce aux fonds américains et que les plus grands cimetières de leurs soldats se trouvent non pas en Normandie, mais bien en Champagne.

Richard McErlean a donc accepté de se défaire de cette unique pièce de sa collection, pour un prix qui restera confidentiel. Et accessoire. «Ce qui compte pour moi, c’est de pouvoir partager Alan Seeger avec le plus grand nombre.» Le manuscrit a été présenté le 4 juillet au public. Il sera exposé dans le domaine Taittinger, visité chaque année par les amoureux du Champagne. Alors que quelque part non loin de là repose le corps de son auteur, qui, en écho à ses vers célèbres et comme ces milliers de soldats tombés au combat, fera à jamais partie de cette terre de France.

Créé: 04.07.2019, 14h24

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