«Juncker, volontariste, veut répartir 160'000 réfugiés. Il n’a rien à perdre!»

Union européenneLe président de la Commission européenne a lancé un vibrant appel à la dignité ce mercredi. Sera-t-il suivi lundi par les Vingt-Huit?

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Le temps n’est pas venu d’avoir peur. C’est le moment de faire preuve de dignité humaine.» A la tête de la Commission européenne, un Jean-Claude Juncker carrément audacieux a prononcé ce mercredi son tout premier discours sur l’état de l’Union à Strasbourg, devant le Parlement européen. Volontiers lyrique, le Luxembourgeois a invoqué les valeurs fondatrices de l’Europe pour appeler les Vingt-Huit à adopter dès lundi sa proposition: répartir à travers le Vieux-Continent 160'000 réfugiés selon un mécanisme permanent… quitte à y contraindre certains États. Des propos musclés qui vont se heurter, forcément, à des pays comme la Hongrie ou encore la Slovaquie. Dès lors, le pari du président n’est-il pas risqué? En quoi consiste sa stratégie? L’analyse de René Schwok, directeur du Global Studies Institute de l’Université de Genève.

Premier discours sur l’état de l’Union par le premier président de la Commission européenne élu par le parlement. Verdict?

Plutôt bien. Dynamique. Trop long sans doute, mais pas rébarbatif. Très politique.

Vous a-t-il surpris?

Il était vraiment très volontariste sur l’immigration. Le président Juncker voudrait que les ministres de l’Intérieur, lundi à Bruxelles, se répartissent 160 000 réfugiés syriens à relocaliser d’urgence (ndlr: soit quatre fois plus que ce qu’il réclamait en mai). Il demande la mise en place d’un mécanisme permanent et obligatoire, sur la base de critères préétablis. Si c’est accepté, c’est très spectaculaire. Ce serait une nouvelle compétence supranationale. Et cela vide la substance du traité de Dublin (ndlr: qui impose de traiter les demandes d’asile dans le pays d’entrée dans l’Union).

Avec des conséquences pour la Suisse?

Vraisemblablement. Comme elle est membre de l’espace Schengen/Dublin, elle doit reprendre à son compte toute évolution du droit. Berne serait ainsi obligée d’accepter automatiquement sur territoire helvétique une proportion des requérants d’asile arrivant en Italie, en Grèce… Des personnes qui devraient avoir le droit de travailler, ajoute Juncker.

Le pari volontariste de Juncker n’est-il pas risqué? Ne court-il pas à l’échec?

Je vois mal la Hongrie, par exemple, accepter les propositions de Juncker. Mais son discours est tactique. Il demande beaucoup en espérant obtenir un peu. L’UE avance toujours ainsi, par compromis. Tous les accords contiennent des garde-fous, des clauses d’exception et de sauvegarde… Lui-même ne risque pas grand-chose. Même en cas d’échec, il s’en tirera la tête haute. Il a mis les Etats devant leurs responsabilités.

Est-ce un aveu d’impuissance?

C’est plutôt du bluff. Quand Jean-Claude Juncker prononce devant le Parlement européen le discours sur l’état de l’Union, on fait semblant de voir une ressemblance avec Barack Obama s’exprimant devant le Congrès des Etats-Unis. Mais l’UE n’est pas un Etat fédéral et le président de la Commission n’est pas chef d’Etat. Ici, le système est hybride. A la place d’un sénat européen ou d’un «Conseil des Etats», il y a un Conseil des ministres où siègent les exécutifs des 28 pays membres qui se transforment en organe législatif au niveau européen. Dans ce contexte, les fédéralistes tentent d’arracher aux Vingt-Huit de nouvelles prérogatives européennes. Et souvent les crises sont des occasions de grignoter du terrain…

Juncker n’y va-t-il pas trop fort? Il promet un plan en 2016 pour légaliser l’immigration. Au risque de pousser le Royaume-Uni à voter la sortie de l’UE?

A priori, cela ne concerne pas le Royaume-Uni, puisqu’il n’est pas membre de l’espace Schengen…

Les europhobes vont quand même exploiter ce discours. Juncker veut-il radicaliser les positions? Pousser à la rupture?

Il titille les souverainistes, c’est sûr. Mais la Commission européenne a pour mandat de chercher le compromis, de créer de l’homogénéité. Donc j’y vois plutôt une tactique. Peut-être pousse-t-il très loin en profitant de la position allemande. Difficile à dire, je ne suis pas dans sa tête…

«Avons-nous oublié la Seconde Guerre mondiale et les 60 millions de réfugiés en Europe?» Juncker convoque l’Histoire. Est-ce à dire que le moteur de l’UE s’essouffle?

Non, tous les politiciens font ça: reconstruire la mémoire pour appuyer un projet politique. En réalité, l’Union européenne ne s’est pas faite en référence aux réfugiés. Même la Seconde Guerre mondiale n’est pas mentionnée dans les textes fondateurs.

S’excusant d’avoir été trop long, le président Juncker a passé rapidement sur la conférence de Paris sur le climat en décembre. N’est-ce pas curieux?

Très curieux, en effet. Et regrettable. Cela donne une impression d’improvisation.

Serait-ce parce qu’il n’a rien à proposer? Sur la question des réfugiés, il croit pouvoir faire avancer la cause…

Peut-être. Le climat, c’est une négociation internationale, il n’a pas prise directement dessus comme c’est le cas sur l’immigration. Mais tout de même, c’est étrange.


Sur tous les fronts

Le président de la Commission européenne n’a pas parlé que de réfugiés au cours de son discours sur l’état de l’Union. Il a passé en revue les grands défis de l’UE. Florilège. Climat A l’avenir, «nous aurons des réfugiés climatiques», a prévenu Jean-Claude Juncker, appelant à «agir maintenant», et à «être très ambitieux» dans la perspective de la conférence de Paris (COP21) pour lutter contre le réchauffement climatique.

Brexit Le Royaume-Uni prévoit en 2016 un référendum sur une éventuelle sortie de l’Union européenne (Brexit). Ils «ont raison lorsqu’ils reprochent à l’UE d’être trop bureaucratique», a avoué Jean-Claude Juncker, «mais mon programme de travail consiste justement à alléger cette réglementation». Il se dit «convaincu que nous aurons un accord équitable avec le Royaume-Uni».

Grèce «Les négociations sur le dossier grec ont mis notre patience à l’épreuve», a admis Jean-Claude Juncker, «nous nous sommes collectivement approchés du gouffre». «Nous ne sommes qu’au tout début d’un nouveau et long chemin», a-t-il averti, ajoutant attendre des dirigeants politiques grecs qu’ils «tiennent parole et respectent l’accord, quel que soit le gouvernement à la tête du pays» après les prochaines législatives.

Russie «Nous devons être unis quand il s’agit de la sécurité de nos Etats membres à l’Est», a prôné Jean-Claude Juncker. «La sécurité et les frontières des Etats membres de l’UE sont inviolables et je veux que Moscou le comprenne.»

Epargnants Jean-Claude Juncker a plaidé pour «un système davantage commun de garantie des dépôts» qui certifiera aux citoyens que leur épargne bancaire sera toujours protégée, jusqu’à concurrence de 100 000 euros par personne et par compte». La Commission doit présenter «avant la fin de l’année une proposition législative» en ce sens.

Afrique Jean-Claude Juncker propose un fonds d’urgence, doté de 1,8 milliard d’euros, pour «régler les crises frappant les régions du Sahel et du lac Tchad, la Corne de l’Afrique et l’Afrique du Nord».

AFP


En bref

Répartitions Pour accueillir 120 000 réfugiés, en plus des 40 000 arrivés en Italie et en Grèce au printemps dernier, comme le demande Jean-Claude Juncker, Bruxelles a établi un quota pour chaque pays de l’Union. Le plan prévoit que l’Allemagne en reçoive 31 443, l’Autriche 3640, la Belgique 4564, la Bulgarie 1600, Chypre 274, la Croatie 1064, l’Espagne 14 931, l’Estonie 373, la Finlande 2398, la France 24031, la Lettonie 526, la Lituanie 780, le Luxembourg 440, Malte 133, les Pays-Bas 7214, la Pologne 9287, le Portugal 3074, la République tchèque 2978, la Roumanie 4646, la Slovaquie 1502, la Slovénie 631 et la Suède 4469. Le Royaume-Uni, le Danemark et l’Irlande ne sont pas concernés par cette répartition.

Trains suspendus La compagnie ferroviaire danoise DSB a suspendu sur ordre de la police toutes les liaisons avec l’Allemagne, après le refus de centaines de migrants, en transit vers la Suède, de descendre des trains.

Camerawoman renvoyée Une opératrice de télévision hongroise a été renvoyée mardi soir après être apparue sur des images en train de donner des coups de pied à des migrants, dont des enfants, qui fuyaient un cordon policier à Roszke, dans le sud de la Hongrie.

Conférence La Norvège s’est proposée hier d’accueillir une conférence internationale des donateurs pour venir en aide aux millions de Syriens déplacés par le conflit. «Il est tout à fait décisif que la communauté internationale accroisse ses efforts à l’égard des réfugiés et des civils en Syrie et dans les pays voisins», a déclaré la premier ministre norvégienne, Erna Solberg.

Geste des Etats-Unis Les Etats-Unis vont accueillir davantage de réfugiés syriens sur leur sol, a indiqué hier le secrétaire d’Etat John Kerry, une évolution de la position de Washington qui s’en tenait jusqu’ici aux quelque 1500 Syriens accueillis depuis 2011.

AFP

Créé: 09.09.2015, 18h42

Le professeur René Schwok, Université de Genève.

La politique de Merkel divise les conservateurs

Angela Merkel ne changera pas de cap. Les réfugiés sont les bienvenus en Allemagne et ils le resteront! «Parmi eux, beaucoup deviendront des citoyens de notre pays», a rappelé hier la chancelière allemande devant les députés lors d’un débat budgétaire à l’Assemblée fédérale (Bundestag). «L’intégration est notre priorité absolue», a-t-elle insisté.

Alors que l’Allemagne accueille actuellement plus de 40% des réfugiés arrivant dans l’Union européenne (UE), Angela Merkel a réclamé une plus juste distribution des efforts. «Nous avons besoin d’un accord avec des critères bien définis sur une répartition contraignante», a-t-elle ajouté. Mais la chancelière sait aussi que la situation politique peut basculer à tout moment. Les Allemands se montrent très accueillants mais on se demande combien de temps cet élan de sympathie de la société civile va durer.

D’autant que sa façon de gérer cette crise humanitaire, soutenue à 100% par la gauche, divise son propre camp. La branche bavaroise (CSU), qui dispose de trois ministres fédéraux, se dit trahie par son choix d’avoir accueilli des dizaines de milliers de réfugiés syriens venant de Hongrie sans en informer les Länder (régions).

«C’est un très mauvais signal», a critiqué Joachim Hermann, ministre de l’Intérieur de Bavière (CSU). Ce dernier conteste notamment la décision de garder les Syriens alors qu’ils auraient dû rester dans leur pays d’arrivée selon la règle de l’UE dite Dublin II. Certains conservateurs estiment également que la décision d’Angela Merkel va déclencher un «effet aspirateur». «Les réfugiés se disent qu’ils peuvent venir en Allemagne sachant qu’ils ne devront pas en repartir», peste Joachim Hermann.

Horst Seehofer, l’influent président de la CSU, a critiqué publiquement la chancelière. «Angela Merkel a pris une mauvaise décision», estime-t-il. Lors d’une cérémonie célébrant les 100?ans de l’ancien leader du parti, Franz Josef Strauss, il a répété en frappant du poing sur le pupitre: «Nous ne pouvons pas accueillir autant de réfugiés alors que nous sommes 28 membres dans l’UE.»

Les conservateurs les plus durs redoutent surtout que les mouvements xénophobes ne profitent de la situation dès que le vent tournera. Le petit parti populiste AfD (Alternative pour l’Allemagne), qui a récupéré le mouvement anti-islam Pegida, s’est déjà positionné clairement contre la politique d’accueil de la chancelière. Le vice-président de l’AfD, Alexander Gauland, a notamment salué la décision de la Hongrie d’avoir construit une clôture en barbelés à la frontière serbe pour stopper les réfugiés dans leur fuite vers l’Allemagne.
Christophe Bourdoiseau, Berlin

Articles en relation

«Pour les Allemands, la générosité va de soi»

Accueil des réfugiés La mobilisation des Allemands est sans précédent. Une vraie solidarité qui est aussi l’expression d’une force. Plus...

Les citoyens s’emparent de la crise des migrants

Solidarité en Europe Des initiatives solidaires voient le jour partout en Europe. La photo du petit Aylan a dopé encore cet élan. Plus...

Les migrants arrivent au compte-gouttes en Suisse

Migration Saint-Gall s’inquiète d’un afflux de réfugiés voyageant depuis la Hongrie. Or il n’enregistre qu’une légère hausse. Plus...

Merkel possède l’art de jouer l’opinion contre son propre parti

Portrait La crise des migrants a propulsé Angela Merkel dans le rôle du «leader» européen, qui brave le droit au nom des valeurs. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Jocelyne Haller refuse son élection
Plus...