«J’aurais voulu être procureure sur la Syrie… au nom des victimes!»

InterviewÀ Genève ce mardi pour le Prix Latsis, Carla Del Ponte veut plus de solidarité et voir ravivée la flamme de la justice internationale.

Carla Del Ponte est au nombre des signataires de l’appel en faveur de l’attribution du pavillon suisse à l’«Aquarius».

Carla Del Ponte est au nombre des signataires de l’appel en faveur de l’attribution du pavillon suisse à l’«Aquarius». Image: LUCIEN FORTUNATI

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Elle jure ne plus vouloir de mandat, on n’en croit évidemment pas un mot. Carla Del Ponte a fait le long voyage d’Ascona pour donner une conférence ce mardi soir à Genève, dans le cadre de la remise des prix de la Fondation Latsis à 18h à l’Uni Dufour, Auditoire Piaget.

Ex-procureure générale du Tribunal pénal international sur l’ex-Yougoslavie et de celui sur le Rwanda, elle fut aussi membre de la Commission d’enquête internationale indépendante sur les crimes commis dans l’interminable guerre de Syrie… avant de démissionner en août 2017. Sa frustration, sa colère, elle l’articule dans un livre publié au printemps.

Mais son dernier coup de sang, c’est contre l’immobilisation de l’Aquarius, le navire de MSF qui sauve les migrants en Méditerranée, bloqué à Marseille depuis qu’il a été privé de pavillon. La signature de l’ancienne magistrate figure sur la lettre ouverte remise ce lundi au Conseil fédéral pour réclamer que la Suisse autorise le bateau à arborer ses couleurs.

Que dites-vous à ceux qui vous accusent d’aider les passeurs et d’encourager ces traversées périlleuses?

L’Aquarius rend ces traversées moins périlleuses. Il s’agit avant tout de sauver des vies. Ce sont des êtres humains qui fuient pour diverses raisons. Avec la guerre en Syrie, nous avons vu combien de migrants ont péri en cherchant refuge. Nous avons tous vu les images de corps d’enfants sur la plage…

Mais justement, certains pensent qu’on sauverait plus de vies en décourageant la traversée…

Écoutez, la plupart des gens quittent leur pays pour survivre. Nous au Tessin, nous avons bien connu ça, tant de compatriotes sont partis vers les Amériques! À ceux-là s’ajoutent ceux qui fuient les guerres ou les dictatures. Ça aussi, nous l’avons connu en Europe. Historiquement, nous avons déjà tout vécu. N’avons-nous vraiment rien appris? Construire des murs, tenter de verrouiller les frontières, c’est une politique déplorable. Nous parlons de vies humaines! Un peu de solidarité, c’est trop demander? L’égoïsme des États, c’est contraire à tout le principe des droits humains. J’espère sincèrement que nous irons vers le mieux…

En Allemagne, Angela Merkel a ouvert les frontières aux réfugiés syriens et maintenant elle est en difficulté politique. A-t-elle fait le bon choix?

La chancelière a fait le choix juste. C’est une femme admirable, avec de solides principes. Les difficultés, elle les affronte avec force et elle est capable de les surmonter. Angela Merkel est un exemple.

Washington veut poursuivre en justice les procureurs et magistrats de la Cour pénale internationale s’ils enquêtent sur l’Afghanistan ou la Palestine. Faut-il s’inquiéter?

Il faut bien sûr prendre au sérieux les propos de John Bolton, qui est un conseiller de Donald Trump. Mais par ailleurs, il n’y a rien à craindre. Au pire, ils devront éviter d’aller aux États-Unis. Et même, à l’époque du TPI sur l’ex-Yougoslavie, je me souviens que Slobodan Milosevic avait menacé de m’arrêter si je me rendais au Monténégro. Du coup, je m’y étais rendue exprès, emportant juste le passeport de l’ONU et une brosse à dents. Il ne s’est rien passé. Peut-être faudrait-il répondre à Bolton en ouvrant justement une enquête!

Tout de même, vous n’êtes pas inquiète pour la CPI? On voit des pays la quitter: le Burundi, les Philippines…

Ça, c’est un problème différent, lié à la situation politique du moment dans tel ou tel pays. C’est passager.

Alors vous ne trouvez pas que la justice internationale est en régression?

Si, bien sûr, là-dessus je vous donne raison. Nous sommes mêmes descendus très bas avec la guerre en Syrie qui dure depuis huit ans. Deux fois par an, les crimes commis de toutes parts sont listés dans un rapport que produit la Commission d’enquête internationale indépendante… et cela ne débouche sur rien! La Cour pénale internationale n’a pas de juridiction (ndlr: la Syrie n’en est pas membre) et le veto russe empêche le Conseil de sécurité de l’ONU de saisir la CPI. J’ai participé à la commission dans l’espoir de réussir à obtenir un tribunal ad hoc, basé près du terrain d’investigation et avec des moyens considérables. Mais il n’y a pas de volonté politique. Alors oui, c’est une régression. Du temps du TPI sur l’ex-Yougoslavie, 161 hauts responsables sont passés devant les juges. C’était un grand succès de la justice internationale.

Pourquoi ce qui avait été possible ne l’est-il plus?

À l’époque, la globalisation de l’information a produit un choc de la connaissance immédiate. Soudain, tout le monde voyait les images des crimes de guerre commis dans l’ex-Yougoslavie. Du coup, politiquement, il fallait réagir, faire quelque chose! Aujourd’hui, on s’est habitué, nous avons la connaissance immédiate sans le choc.

Et pourtant, vous dites que les crimes en Syrie, c’est pire que la Yougoslavie et le Rwanda! Les Tribunaux pénaux n’ont donc pas eu d’effet préventif?

C’est vrai. L’effet préventif n’est pas encore là, car la justice internationale n’est pas encore universelle. On a fait l’ex-Yougoslavie, le Rwanda mais on s’est arrêté avec la Syrie. Il faut continuer! Nous nous devons réussir.

Et la commission sur la Syrie, faut-il continuer ou arrêter?

Moi j’avais proposé qu’on démissionne tous en bloc. Réunir les éléments de preuve, cela n’est utile que si un procureur général lance ensuite une investigation. J’ai essayé de remuer les choses, de faire monter la pression: je voulais formuler un acte d’accusation (même sans mentionner de nom) ou encore publier les noms des puissances «complices» qui apportent un soutien financier ou logistique à des parties au conflit suspectées de crimes. Mais cela ne m’a pas été permis.

Votre prochaine mission?

Non, plus rien. Fini. Mais bon, je sais que je dis ça et ensuite… Au fond, ce que j’aurais aimé faire, c’est être procureure générale sur la Syrie, juste pendant une année, au nom de toutes ces victimes! (TDG)

Créé: 08.10.2018, 19h35

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