Après l’incendie de la Grenfell Tower, Londres brûle de colère

CatastrophePour les habitants du quartier, les défaillances dans la sécurité et les négligences expliquent le bilan humain très lourd.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Londres a de nouveau été touchée par un événement dramatique. Cette fois-ci, ce n’est pas un attentat, mais un incendie d’une effroyable intensité dans une tour de vingt-quatre étages de l’ouest de la capitale britannique. Il a pour le moment engendré la mort d’au moins douze résidents et l’hospitalisation de septante-quatre autres. Le bilan devrait croître rapidement, les pompiers ne s’attendant pas à retrouver de survivants. «Apparemment, le réfrigérateur d’un résident du 4e étage a explosé», nous a raconté Mohammed, 27 ans, locataire dans l’immeuble d’à côté, qui est arrivé au pied de la tour vingt minutes après le début du feu. «Il a tambouriné aux portes de tous ses voisins en disant qu’il y avait le feu chez lui et ce sont donc les premiers à être sorti.»

Toni vit aussi dans le périmètre de l’incendie. Elle a été réveillée à 3 h du matin par le bruit en dehors de chez elle. «J’ai tiré les rideaux, c’était le chaos en bas de chez moi. Je suis descendue et j’ai vu des dizaines de personnes couvertes de suie: elles avaient réussi à s’enfuir. Dans la rue d’à côté, les pompiers donnaient des soins et notamment de l’oxygène à des dizaines d’autres, allongées sur le sol». A une centaine de mètres derrière elle, la tour est désormais entièrement carbonisée, malgré l’intervention de deux cent cinquante pompiers. Les premiers sont arrivés quelques minutes après le début de l’incendie.

Construite en 1974, Grenfell Tower fait partie d’un vaste ensemble de logements sociaux, où vivent principalement des Britanniques de minorités ethniques. Une organisation créée par la Municipalité de Kensington et Chelsea est chargée de la gestion de tous ces logements sociaux. Celle-ci est aujourd’hui directement pointée du doigt. Depuis 2011, l’association Grenfell Action Group s’est en effet plainte auprès des autorités des manquements à la sécurité de l’immeuble, notamment à propos des risques d’incendie. Dans un message sur son blog daté du 20 novembre 2016, elle craignait que «seul un événement catastrophique expose l’inaptitude et l’incompétence de notre propriétaire». Elle déplorait l’absence d’issue de secours et la mauvaise qualité du matériel prévu pour éteindre un feu.

De fait, les alarmes incendie de Grenfell Tower n’ont pas fonctionné. «J’ai appris qu’il y avait un incendie grâce à l’appel téléphonique d’une amie», nous a assuré Mouna, une résidente. «J’ai ouvert la porte d’entrée et d’énormes flammes sont arrivées vers nous. Je l’ai refermée puis, avec mon époux et nos trois enfants, nous nous sommes couvert le visage et sommes descendus en courant depuis le 11e étage.»

Cette trentenaire a eu de la chance: sa famille n’a pas respecté les directives données par les autorités en cas de sinistre. Mohammed explique en effet avoir «hurlé aux gens à leurs fenêtres de sortir car un incendie approchait de leur côté de l’immeuble, même s’ils ne pouvaient pas le voir. Mais ils ne voulaient pas parce que les pompiers et la police leur disaient de respecter les consignes, qui recommandent de rester dans son domicile.» Cette procédure est habituelle pour ce genre d’immeubles, a expliqué au quotidien The Guardian Darren Bair, le responsable d’une société de consultant en normes incendie. «En règle générale, à moins qu’il y ait le feu dans leur appartement, nous conseillons aux résidents de grandes tours de ne pas bouger de chez eux. C’est inhérent au design de ce genre d’immeubles. Mais il est vrai que des travaux de rénovation ont pu mettre à mal l’intégrité des appartements.»

C’est justement là que le bât blesse: la tour de cent vingt appartements a été partiellement rénovée l’an dernier pour 11 millions de francs et les travaux ne font pas l’unanimité. «Ils ont installé des panneaux extérieurs pour rendre la façade jolie, mais sans rien changer à l’intérieur», nous a assuré Mouna. Selon de nombreux témoins, ces panneaux ont favorisé la propagation de l’incendie, ce qui explique pourquoi l’immeuble était ravagé par les flammes moins d’une heure après le début du sinistre. Ils sont également à l’origine de l’épaisse fumée qui a empêché de nombreux résidents de sortir de leur appartement.

Pire, selon les documents officiels liés aux travaux, l’isolation anti-incendie «a dû être partiellement retirée» pendant la pose du nouveau système de chauffage central. Rien n’assure qu’elle a été remise en place. Une conseillère municipale de l’opposition a indiqué avoir «fait part dix-neuf fois de plaintes des résidents à propos de la sécurité de l’immeuble suite aux travaux. Leur demande d’une enquête indépendante a été rejetée par la Municipalité, jugée non-nécessaire.» Ou, plus vraisemblablement, trop coûteuse en cette période d’austérité.

Les survivants sont pour le moment accueillis dans des centres créés à la va-vite pour l’occasion. Un incroyable mouvement de solidarité s’est d’ailleurs mis en place pour les aider; ils ont en effet perdu tout le contenu de leur appartement. Un flux continu de résidents du quartier, aussi bien venus des logements sociaux que des maisons cossues voisines, apporte de larges sacs remplis de bouteilles d’eau, de nourriture, de vêtements. «Nous débordons de dons ici, mais allez voir au centre au bout de la rue, je sais qu’ils ont besoin de vêtements pour enfants et de couches pour les bébés», lance un volontaire à un couple. Si cet élan fait visiblement chaud au cœur d’Ahmed Chellat, il attend toujours des nouvelles de ses cousins. «Dites-moi, comment un tel accident est-il possible à Londres en 2017?»

(TDG)

Créé: 14.06.2017, 22h44

Les chiffres du sinistre

12 personnes décédées selon le dernier bilan.

68 personnes hospitalisées dont 18 dans un état grave.

6 minutes après le premier appel, les pompiers étaient sur place.

24 étages pour la tour Grenfell inaugurée en 1974 dans le cadre du projet Lancaster West Estate de mille logements sociaux.

6 hôpitaux pour accueillir les blessés.

120 logements pour 400 à 600 habitants.

250 pompiers mobilisés avec 40 camions-citernes.

100 médecins mobilisés avec 20 ambulances.

100 policiers en protection.

303 morts par an en 2016 (750 par an dans les années 80).

25% de baisse des visites de prévention incendie ces cinq dernières années.

34 400 soldats du feu au Royaume-Uni en 2016 (41 200 en 2011).

Olivier Bot

Articles en relation

Retrouvez notre direct sur l'incendie de la tour de Londres

Sinistre Un spectaculaire incendie s'est déclaré à Londres dans un immeuble de 24 étages. Au moins douze personnes sont décédées, selon la police . Plus...

Flot de critiques contre les gestionnaires de la tour

Incendie à Londres L'ex-président de l'association des résidents de la tour en flammes à Londres s'en prend violemment aux autorités et aux responsables de l'immeuble. Plus...

Paid Post

Le casual dating est-il fait pour vous?
L’idée d’une rencontre purement sexuelle sans aucun engagement peut paraître séduisante, mais une petite mise au point s’impose.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

L'accord sur le Brexit divise le gouvernement britannique
Plus...