La Grèce, refuge doré des Turcs qui fuient Erdogan

ExilAvec la traque aux opposants et la dérive autoritaire du régime, de plus en plus de Turcs investissent dans l’immobilier grec.

Ce n'est pas l'argument touristique qui conduit des Turcs à s'installer en Grèce. Ces citoyens fuient la politique d'Erdogan.

Ce n'est pas l'argument touristique qui conduit des Turcs à s'installer en Grèce. Ces citoyens fuient la politique d'Erdogan. Image: ORESTIS PANAGIOTOU

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Zeïneb Giouzak, conseillère juridique stambouliote, établie à Athènes depuis plusieurs années, est en train de changer de métier. «Le lendemain du coup d’Etat manqué en Turquie (ndlr: en juillet 2016), j’ai reçu le coup de fil d’un ami qui m’a dit: «J’ai peur. Tu peux m’aider à trouver une maison?». Quand il est venu à Athènes, il m’a expliqué qu’il n’avait pas l’intention de s’installer tout de suite, mais qu’il voulait avoir le choix au cas où les choses s’aggraveraient.»

Il n’est pas le seul à songer à déménager en Grèce. De plus en plus de Turcs, entrepreneurs, avocats, banquiers, intellectuels ou retraités, cherchent un plan B, afin de fuir le climat d’instabilité qui règne dans leur pays. Arrestations massives, licenciements arbitraires, islamisation de l’enseignement, de nombreuses raisons poussent les Turcs à imaginer quitter leur pays depuis que le président Erdogan a ouvert la chasse aux gülénistes et aux opposants, conséquence du coup d’Etat manqué du 19 juillet 2016.

Pour Zeïneb Giouzak, Turque résidant à Athènes, ce qui avait commencé comme un simple service occupe désormais tout son temps. «Il n’y a pas de week-end où je n’accueille pas à l’aéroport un acheteur potentiel. Et tous les dix jours, je repars en Turquie pour rencontrer d’éventuels acheteurs. Cela va vite pour certains, mais d’autres attendent de vendre un bien en Turquie ou de rassembler des fonds. Je sers d’intermédiaire avec l’agent immobilier, l’avocat, le comptable et je les aide pour toutes les démarches: de l’ouverture d’un compte en banque jusqu’à l’achat d’une antenne satellitaire.» Son premier «client» a finalement acheté une maison à Kifissia, une banlieue chic d’Athènes, pour 300 000 euros.

Entrées avec visas dorés

C’est ainsi que cet ami turc et sa famille sont entrés dans le programme «Visa d’or», une loi votée en 2013 pour attirer les capitaux étrangers. Elle donne d’emblée le permis de résidence (sans visa) en Grèce et, par conséquence, le droit de séjour dans les autres pays européens plusieurs mois par an, à condition d’investir au moins 250 000 euros.

Cette ouverture de l’immobilier grec aux non-communautaires n’est pas nouvelle. Mais com­me le confirme Vassilis Axarlis, de l’agence Ellika Real Estate de Thessalonique, «les intérêts commerciaux turcs en Grèce sont montés en flèche de façon spectaculaire après le coup d’Etat raté l’année dernière. Et une nouvelle vague plus importante émerge depuis le référendum turc (ndlr: qui a donné en avril dernier plus de pouvoir au président Erdogan). L’inquiétude est grande et ils veulent avoir un point d’appui en Europe au cas où les choses tourneraient mal en Turquie.»

Conjonction de deux phénomènes, crise économique en Grèce et crise politique en Turquie, les biens immobiliers passent de Grecs ruinés aux mains de Turcs ayant quelques moyens, intellectuels menacés ou industriels avisés: maisons individuelles, appartements, hôtels, parkings, les biens sont achetés essentiellement dans les beaux quartiers de la capitale comme Kolonaki ou Vouliagmeni. Mais aussi à Thessalonique, ville natale du leader historique turc Atatürk, et dans les îles du Dodécanèse, dans les Cyclades ou en Crète.

De nombreuses prises d’intérêt par de grands conglomérats turcs ont eu lieu aussi ces derniers mois, en particulier dans le domaine du tourisme: marina de Faliro (Le Pirée), celle de Lesbos et même le fameux Hôtel Hilton de la capitale (où se tiennent, détail ironique, les discussions avec la troïka des créanciers).

Afflux de touristes

Ce rapprochement touristique est déjà à l’œuvre depuis quelques années. Grâce aux nouvelles modalités (visas allégés, liaisons maritimes facilitées, boom des croisières), les riches vacanciers turcs débarquent, par bateau de ligne ou sur leurs yachts, à chaque grand week-end et l’été. «Ici, je me sens comme chez moi. Le comportement, le style de vie, la nourriture, la musique, tout ressemble à ce qu’on vit sur notre côte à nous», s’extasie Yasemin Sezlik, créatrice d’une start-up smyrniote, qui a décidé d’apprendre le grec. Pour Lesbos, cette nouvelle clientèle aisée, qui dépense en moyen­ne 200 euros par jour et par personne, est une aubaine pour sa survie, contrebalançant l’effet négatif de l’afflux des réfugiés. Qui, eux, continuent à faire le même trajet, certes en moins grand nombre, mais surtout dans d’autres conditions…

Asile pour les officiers turcs

Le gouvernement grec, lui, navigue entre le marteau économique et l’enclume diplomatique. En difficile négociation sur l’allégement de la dette avec les Européens et sous la pression turque du phénomène migratoire, il a adopté une position très prudente par rapport à la politique intérieure turque. Et ce, malgré de nombreuses provocations turques, dont la remise en cause du traité de Lausanne et les violations quotidiennes de l’espace aérien et maritime. Athènes a dû, sous la pression de l’opinion publique, ac­cep­ter la décision de la justice concernant la demande d’asile des 8 officiers turcs venus après le coup d’Etat. Mais le gouvernement n’a pas réagi quand, il y a quelques jours, la police turque a arrêté quatre journalistes au moment où ils tentaient de franchir «illégalement» la frontière terrestre avec la Grèce deux jours après leur condamnation à plus de 22 ans de prison en Turquie. En même temps, besoin de liquidités oblige, un projet de loi d’extension du programme «Visa d’or» doit être voté incessamment par le parlement grec.

Créé: 22.06.2017, 17h25

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