Un Genevois dans la tourmente pour avoir vendu l’or du Venezuela

TrésorLe franco-genevois C. est accusé par l’opposition de brader les réserves d’or du pays aux Emirats arabes unis. Washington le menace de sanctions, il se défend.

Nicolas Maduro, le président vénézuélien brandit un lingot d’or pour encourager la production nationale, en 2017.

Nicolas Maduro, le président vénézuélien brandit un lingot d’or pour encourager la production nationale, en 2017. Image: Reuters

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Quand tout va mal, il ne reste plus qu’à vendre les bijoux de famille. C’est ce que tente de faire le régime aux abois du président vénézuélien Nicolas Maduro. Ces derniers mois, il a commencé à liquider les réserves d’or du pays, qui étaient de 132 tonnes l’automne dernier, officiellement pour importer des biens de première nécessité.

Après avoir vendu trois tonnes d’or aux Emirats arabes unis le 21 janvier, le régime chaviste prévoyait d’en céder encore 15 à 30 tonnes ce mois-ci, affirment Reuters et Bloomberg. Au cours actuel du kilo d’or, cela représente une valeur d’environ 630 à plus de 1,2 milliard de francs suisses.

Mais le plan a déraillé lorsque l’opposition vénézuélienne a dénoncé une trahison pour s’emparer de l’or national, menée par un «groupe d’usurpateurs illégitimes et corrompus». Les Etats-Unis ont menacé de sanctions ceux qui achèteraient cet or. Dans un tweet, le sénateur de Floride Marco Rubio a ciblé une société des Emirats Arabes Unis, Noor Capital: «Un Français travaillant pour Noor Capital est à Caracas aujourd’hui pour organiser le vol de davantage d’or du Venezuela», dénonçait-il le 31 janvier. Il avertissait Noor, son employé et toute compagnie aérienne qui transporterait l’or qu’ils seraient « sujets à des sanctions du Trésor » américain.

L’employé ciblé par le tweet est en réalité un franco-suisse, C., qui a longtemps travaillé comme banquier à Genève avant de migrer aux Emirats arabes unis. Contacté par la cellule enquête de Tamedia, cet ancien du Credit Suisse confirme être impliqué dans la vente à Noor de trois tonnes d’or du Venezuela. Mais il assure que cette opération est parfaitement légale: «La transaction vient de Noor, pas de moi. On traite avec des institutions, pas avec des personnes. Je ne vois pas où est le problème. Tout cela a été fait avec des avocats. C’est une transaction classique. On n’est pas les seuls à faire ce genre de transaction. Alors pourquoi parle-t-on de nous ?»

Confidentialité stricte

D’après nos informations, C. a servi d’intermédiaire lors de la vente d’or entre les autorités vénézuéliennes et Noor, en prélevant une commission au passage. Parmi les avocats impliqués dans la transaction figure l’associé d’une discrète étude du quartier de Champel, à Genève. Contacté, ce spécialiste des gros contrats de gré à gré entre banques ne confirme pas son rôle et évoque les «accords de confidentialité très stricts», usuels lors de ce genre d’affaires.

Le franco-suisse C. est loin d’être un inconnu à Genève. Des personnes qui le connaissent le décrivent comme un spécialiste des transports d’argent liquide. Selon plusieurs sources, il aurait quitté la Suisse et ses réglementations trop rigides pour l’atmosphère plus accommodante des Emirats.

Inculpé pour corruption

Depuis trois ans, son nom apparaît dans des affaires judiciaires de plus en plus retentissantes. En 2016, il a été inculpé dans une enquête menée par le procureur genevois Yves Bertossa. Ce dernier lui reproche d’avoir monté des structures pour abriter des millions détournés par l’un de ses anciens collègues du Credit Suisse, un gérant de fortune condamné depuis. L’enquête a peu progressé récemment, et C. bénéficie de la présomption d’innocence.

Mais ce n’est pas tout. Le financier est prévenu dans une seconde enquête genevoise ouverte pour corruption: il aurait joué un rôle dans le transfert de 20 millions de dollars par Airbus à un intermédiaire au Mali, via un investissement hasardeux dans une mine d’or.

Enfin, C. a été entendu comme témoin après qu’on a retrouvé, dans son appartement genevois, une valise appartenant à un homme d’affaires nigérian condamné pour corruption en Italie. Renfermant trois passeports, des clés USB et des documents, la valise pourrait contenir les preuves de pots-de-vin versés par les compagnies pétrolières Shell et ENI au Nigeria, selon les magistrats italiens. A ce sujet, C. explique que le Nigérian était un « ami » : il trouve «injuste» de se retrouver lui-même décrit comme un «grand corrupteur» à cause de cette affaire.

Avec la vente de l’or vénézuélien, c’est la première fois que le franco-genevois se retrouve ciblé publiquement aux Etats-Unis. Face à la vindicte américaine, Noor Capital a dû assurer qu’elle «s’abstiendrait de nouvelles transactions jusqu’à ce que la situation au Venezuela se stabilise». Selon un document publié par le blogueur Alek Boyd, qui a dénoncé très tôt le «pillage» de l’or du pays, la société était déjà apparue l’automne dernier comme partenaire de la Banque centrale vénézuélienne pour le stockage d’un montant maximal de 750 millions de dollars du précieux métal.

En revanche, C. assure ne pas être impliqué dans les plans qui viseraient à vendre 15 à 30 tonnes d’or vénézuélien supplémentaire aux Emirats. Le projet s’annonce de toute façon difficile à réaliser, tant les menaces de Washington semblent avoir effrayé les investisseurs. Le conseiller à la sécurité nationale, le faucon ultraconservateur John Bolton, a annoncé qu’une partie des réserves d’or vénézuélienne stockée à l’étranger avait été bloquée avec l’aide de pays européens. L'annonce n'a pas été confirmée en Europe, mais selon plusieurs médias, la Banque d’Angleterre aurait refusé de restituer à Caracas l’équivalent de 1,2 milliard de dollars en or.

Sommes énormes en Suisse

Pour la Suisse, le sujet est délicat. Ces dernières années, des sommes énormes ont été déposées dans des banques helvétiques par des hommes d’affaires proches du régime et par la société pétrolière nationale PDVSA ou ses satellites. Selon nos informations, un relevé précis de ces montants est en mains de l’administration fédérale, sur la base d’annonces faites récemment par les banques. Grâce à la loi suisse, le Conseil fédéral aurait le pouvoir de bloquer cet argent si un changement de régime au Venezuela devenait «inexorable».

Mais pour l'instant, la Suisse reste prudente: «Le DFAE suit les développements récents au Venezuela avec attention et préoccupation, indique le Département fédéral des Affaires étrangères. Il se prépare à différents scénarios.» De quoi nourrir les conversations que le ministre suisse des Affaires étrangères Ignazio Cassis doit avoir avec John Bolton, ce mercredi à Washington. (TDG)

Créé: 06.02.2019, 17h03

La crise politique vénézuélienne s’amplifie et prend une ampleur internationale

Rien ne va plus au Venezuela. Depuis le début du second mandat présidentiel contesté de Nicolás Maduro le 10 janvier, la crise politique ne cesse de s’aggraver. Alors que le successeur d’Hugo Chavez s’accroche à son trône, l’opposition, majoritaire au parlement, a proclamé le 23 janvier son chef Juan Guaidó, président par intérim. Des dizaines de milliers de manifestants ont investi les rues de Caracas pour exiger le départ du dirigeant socialiste. Nicolás Maduro, qui a rejeté dimanche l’ultimatum européen pour l’organisation d’une présidentielle anticipée, l’état-major de l’armée (pilier de son régime), ainsi que la Russie, la Chine, Cuba, la Corée du Nord et la Turquie notamment, accusent les États-Unis d’orchestrer un coup d’État. Mais une quarantaine de pays, dont 19 États membres de l’UE, les États-Unis, le Canada et une douzaine de pays latino-américains appartenant au groupe de Lima, reconnaissent désormais Juan Guaidó, 35 ans, comme «président par intérim» en vue de l’organisation d’«élections libres».

Trouver une issue à cette crise est d’autant plus urgent que l’ancien fleuron de l’Amérique latine est en plein marasme économique. Chute des revenus pétroliers, principale ressource du Venezuela, et hyperinflation provoquent de graves pénuries de vivres et de médicaments. Plus de 4 millions de Vénézuéliens ont déjà fui ce pays où, selon certaines estimations, 80% de la population serait dans le dénuement.

Face aux pressions de l’UE et de l’opposition, Maduro a relancé l’idée de législatives anticipées dans le courant de l’année. De son côté, Guaidó a annoncé l’arrivée d’une aide humanitaire internationale dans des centres de collecte installés de l’autre côté de la frontière. Mercredi, on apprenait par le député de l’opposition, Franklyn Duarte, que les premiers camions d’aide avaient été bloqués à la frontière avec la Colombie par des proches de Maduro. Le chef de l’État chaviste assure qu’il ne permettra pas qu’on humilie son pays avec un «show d’aide humanitaire». Alors que, selon le «président par intérim», «près de 300 000 Vénézuéliens risquent de mourir».
Yannick Van der Schueren

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