La France n'a peut-être plus le record de la grève

Mouvement socialL'Hexagone a la culture de la grève. Pourquoi? Et son record mondial pourrait-il tomber? Peut-être, car le nombre de jours perdus baisse. Et un pays pourrait la dépasser: le Danemark

Les cheminots de Haute-Savoie ont fait grève contre la fin de leur régime spécial de retraite, remis en cause par la réforme du gouvernement d'Édouard Philippe.

Les cheminots de Haute-Savoie ont fait grève contre la fin de leur régime spécial de retraite, remis en cause par la réforme du gouvernement d'Édouard Philippe. Image: Lucien Fortunati

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Le lancement du Léman Express, ce dimanche, va se faire sous la menace d'une double grève, celle, nationale, de la SNCF contre la fin du régime spécial de retraite des cheminots et une grève locale à Annemasse des cheminots revendiquant une prime de cherté et contestant la rupture de charge (le changement de conducteur suisse ou français en gare d'Annemasse). Mais la France est-elle ce champion de la grève tant décrié à l'étranger? Et comment cette spécificité s'explique-t-elle?

Des statistiques sans norme internationale

C'est un rapport de l'Institut d'études économiques et sociales de la fondation allemande Hans-Böckler sur la période 2015-2015 qui a inscrit la France au record mondial des jours de grève. La France totalise selon cette statistique 132 jours de grève pour 1000 salariés par an, suivi par le Danemark avec 124 jours et le Canada avec 110 jours. Cependant, la méthode de calcul est contestée. D'abord, chaque pays ne comptabilise pas les jours de grève de la même façon. En Italie et en Grèce, pays à forte mobilisation sociale, les statistiques n'existent simplement pas... Un autre think tank, l'Ifrap (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques) a dénombré pour la Fonction publique d'État 648 934 journées de travail perdues pour fait de grève en 2011, soit 329 jours pour 1000 employés. «Un chiffre à comparer aux 77 jours pour 1000 employés perdus, pour fait de grève, dans le secteur privé la même année», écrit l'Ifrap.

Le Danemark ou Chypre en tête et la Suisse en queue

Un autre institut économique allemand à Cologne confirme la première place de la France, mais avec un différentiel de 5 jours seulement avec le Danemark. Ce pays nordique serait-il un sérieux concurrent? Oui, selon l'OCDE, l'Organisation de coopération et développement économiques. Elle place en effet le Danemark largement devant la France avec 142 jours de grève pour 1000 salariés par an contre 122. Pour l'Institut syndical européen, ce n'est ni en France, ni au Danemark qu'on fait le plus la grève mais à Chypre qui comptabilise 316 jours pour 1000 salariés par an, loin devant la France (125), la Belgique (96) ou la Norvège (66 jours). La Suisse se trouve tout en bas du classement avec 1 jour de grève pour 1000 salariés par an.

Une tradition anarcho-syndicaliste qui s'efface

Reste que la France a une culture de la grève dont les racines sont historiques. Elle provient paradoxalement du fait que depuis la loi Le Chapelier de 1791 jusqu'à la reconnaissance du droit de grève en 1864 et celle des syndicats en 1884, les organisations syndicales, patronales ou associatives ainsi que les manifestations étaient interdites en France. L'action syndicale naît dans la clandestinité. L'anarchisme ou le socialisme libertaire dominent au XIXe dans les mouvements ouvriers. En outre, la condition ouvrière dans cette période de révolution industrielle est très mauvaise.

L'idée que le progrès ne s'obtient que contre l'État émerge durant cette période. La première grande grève, c'est celle des ouvriers de la soie, les canuts à Lyon en 1831, juste après la révolution bourgeoise de 1830. C'est donc le rapport de force qui détermine les relations entre le mouvement social et l'État centralisé. De grandes grèves générales comme celle de 1936 ou de 1968 marquent aussi l'histoire du pays et régissent pour longtemps les droits sociaux, qui échappent à la négociation des partenaires sociaux comme dans beaucoup d'autres pays dont l'Allemagne, ou comme en Suisse où des avantages salariaux sont accordés au nom de la paix sociale (le recours à la grève en dernier ressort est très encadré).

Est-ce la force des syndicats qui explique ce fréquent recours à la grève? Non, car en France, l'adhésion syndicale est faible (8% seulement dans le secteur privé et 20% dans le secteur public) pour un taux de syndicalisation moyen de 7,9 (en 2011), le plus bas en Europe, alors qu'il est de 67,6% au Danemark. C'est justement parce que les syndicats sont faibles que la revendication passe par la manifestation de rue et la grève. Néanmoins, le nombre de grèves baisse chaque année en France et le recours à la négociation augmente à l'inverse. Le syndicat réformiste de la CFDT est ainsi devenu le premier syndicat de France, détrônant la CGT, le syndicat protestataire jusqu'ici dominant.

Le nombre de jours perdus divisé par dix

Selon l'indice de cestlagreve.com (un agenda des grèves en France), le pays a connu 712 grèves en 2017, soit 244 de moins que deux ans en arrière. Le nombre de grèves nationales chute aussi. La très grande majorité des grèves en France restent locales, liées aux problématiques particulières d'une entreprise, quand elle est confrontée au défi de la mondialisation, de la modernisation ou à la désindustrialisation du pays. «Sur une longue période, le recul de la grève est frappant en France: le nombre de jours de travail perdus a été divisé par 10 en 50 ans! En 2015, selon les données du Ministère du travail, pour 1000 salariés, 69 journées individuelles ont été non travaillées du fait de grève», écrit même «Le Figaro», qui n'est pas susceptible d'une sympathie quelconque avec le mouvement social.

Créé: 13.12.2019, 12h06

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