«La France doit s’inspirer davantage d’autres modèles en Europe»

Lutte contre la radicalisation L’Hexagone vient de constater l’échec de son plan de lutte contre la radicalisation. Ailleurs, des modèles font leurs preuves. Entretien avec l'expert Asiem El Difraoui.

Le centre de désendoctrinement créé par le gouvernement Valls à Pontourny, dans l’Indre-et-Loire. Ouvert en juillet 2016, il est aujourd’hui totalement vide.

Le centre de désendoctrinement créé par le gouvernement Valls à Pontourny, dans l’Indre-et-Loire. Ouvert en juillet 2016, il est aujourd’hui totalement vide. Image: AFP

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Le rapport parlementaire, rendu public mercredi 22 février, n’est pas passé inaperçu en France. Trois ans après la mise en place de programmes de déradicalisation et de prévention de la radicalisation, le constat est tombé, cinglant, sur une politique qui pour l’instant fait globalement fausse route dans l’Hexagone. Approche de la problématique minée par les enjeux politiques, précipitation, manque de formation des encadrants, modules d’Etat qui ne fonctionnent pas, les problèmes sont nombreux. Mais comment comprendre que le pays le plus exposé au terrorisme islamique en Europe peine à mettre en place une politique cohérente? Et comment s’en sortent les autres pays avec leurs programmes de déradicalisation? Le politologue Asiem El Difraoui, expert du djihadisme et coauteur d’une étude comparative sur les politiques antiradicalisation menées dans ce domaine en Allemagne, au Royaume-Uni et au Danemark, livre son analyse.

Pourquoi les programmes de déradicalisation et de prévention de la radicalisation ne fonctionnent-ils pas, ou mal, en France?

La France est confrontée de longue date à des faits de djihadisme, mais elle s’est longtemps contentée de gérer cette problématique avec une approche sécuritaire. Elle a dû se résoudre à la compléter après l’affaire Merah, en 2012, et le départ de jeunes Français prêts à s’enrôler dans la guerre en Syrie. Il fallait bien commencer à faire de la prévention et réfléchir à comment traiter ces citoyens radicalisés. Mais elle s’est contentée du minimum, abordant la question à travers la dimension psychologique: on a voulu voir cet embrigadement sous le prisme de la dérive sectaire. Cela arrangeait tout le monde, car cela évitait au monde politique d’admettre une évidence, le fait qu’une partie de la population française vit en régime d’exclusion sociale. On a mis sous le tapis les variables socio-économiques qui motivent la radicalisation de certains jeunes dans les banlieues.

Les crispations politiques expliquent donc en partie l’échec actuel des programmes mis en place?

Le problème, c’est que les politiques qui œuvrent à l’échelle nationale ne connaissent rien aux banlieues, ils en ont peur. Elles sont absentes des campagnes électorales, absentes des médias, sauf lorsque des émeutes y éclatent comme récemment, suite à l’affaire Théo. Mais les réponses du politique face à de tels événements sont trop souvent sécuritaires, ce qui entretient les frustrations. Dans un tel contexte, il est extrêmement difficile de bâtir des programmes de prévention, car il n’y a plus de lien de confiance dans les institutions. Il y a des chaînons cruellement manquants, comme la police de proximité, supprimée par Nicolas Sarkozy. Pour lutter contre le risque de radicalisation, il faut travailler dans la proximité, in situ, avec les familles, avec l’environnement social, en incluant la dimension religieuse. Il y a du travail intéressant fait dans les banlieues par des associations, mais elles sont trop peu soutenues.

Le récent rapport pointe un excès de centralisation dans le modèle français.

L’exemple du centre de désendoctrinement créé par le gouvernement Valls dans l’Indre-et-Loire, au milieu de nulle part, est symptomatique des erreurs commises. Cela ne fonctionne pas parce qu’on ne peut pas calquer un programme national contre la radicalisation à un ensemble d’individus. Il n’existe pas de processus standard de radicalisation, ce processus est très complexe, il dépend de multiples facteurs. Chaque cas est différent, et doit être traité dans son contexte social. Mais bien sûr, ces suivis individualisés réclament des moyens…

Un autre problème s’est présenté avec les programmes de déradicalisation instaurés dans les prisons. On a voulu des centres dédiés, mais le risque de surradicalisation dans ces ghettos pénitentiaires est évident. On est aujourd’hui revenu en arrière, mais la France est devant un problème difficile, très spécifique en Europe, quand on sait, même s’il n’y a pas de statistique officielle, que 70 à 80% des détenus qui croupissent en prison sont musulmans. Or la prison est un lieu évidemment très sensible.

Mais d’autres pays européens s’en sortent-ils mieux? Il est difficile de mesurer l’efficacité de ces expériences…

Des initiatives semblent fonctionner en Allemagne, en Grande-Bretagne ou au Danemark, mais elles résultent d’un long processus d’essais et d’échecs. La France va devoir s’inspirer davantage de ces expériences. Celles qui réussissent se développent à partir de la volonté politique d’intégrer les communautés musulmanes locales et des acteurs sociaux variés.

En Allemagne par exemple, on a compris après un échec qu’une trop grande implication des services de sécurité pouvait nuire à l’efficacité des programmes, le risque étant que les communautés musulmanes se sentent ciblées et refusent de coopérer. Pour établir la confiance, on a donc créé une instance liée à l’Office fédéral des migrations et des réfugiés qui recueille les appels des familles inquiètes devant la radicalisation de leur progéniture. Celles-ci sont ensuite guidées vers différentes associations régionales, comme Hayat, dont le travail est centré sur les familles des radicalisés. Le programme Hayat a été bâti sur l’expérience, longue en Allemagne, des modules de déradicalisation des néonazis.

Y a-t-il d’autres expériences originales?

Au Royaume-Uni, un programme en place depuis bientôt dix ans, issu de la communauté musulmane, inclut des djihadistes repentis pour déconstruire les grands récits des groupes appelant au djihad. C’est elle qui forme les intervenants d’autres programmes britanniques, elle publie ses recherches, donne même des conseils stratégiques au gouvernement. Un autre programme, The Unity Initiative, a été mis en place par un champion d’arts martiaux, Usman Raja, qui estime qu’on ne peut pas aborder la déradicalisation par le seul angle intellectuel. Avec son art, il touche au plus près des individus qui baignent selon lui dans une sous-culture du djihadisme. Ses résultats sont excellents. Au Danemark aussi, l’approche repose sur un très fort degré de coopération entre société civile et services étatiques. Dans tous les cas, le facteur humain et le travail de proximité sont essentiels.


Bio express

Politologue germano-égyptien, Asiem El Difraoui est docteur en Sciences politiques de Science-Po Paris. Expert du djihadisme, il est le coauteur d’une étude comparative des programmes de déradicalisation en Europe pour le Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, l’instance française en charge de ces questions. Il vient de publier dans la collection Que sais-je «Le djihadisme» (Ed. PUF).

(TDG)

Créé: 27.02.2017, 07h16

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