FIFA, la boulette russe?

Coupe du monde 2018Ouvriers exploités, surcoûts anormaux: les chantiers russes du Mondial 2018 inquiètent

Le stade Zénith de Saint-Pétersbourg est l’exemple type du stade en surcoût. Sa construction va dépasser le milliard de francs. ?

Le stade Zénith de Saint-Pétersbourg est l’exemple type du stade en surcoût. Sa construction va dépasser le milliard de francs. ? Image: REUTERS

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Les problèmes d’organisation de grands événements sportifs se suivent et se ressemblent en Russie. Comme lors de la préparation des Jeux olympique de Sotchi, les chantiers en plein boom des stades qui accueilleront la Coupe du monde 2018 en Russie (sauf coup de théâtre judiciaire) commencent à suinter les bavures en matière de conditions de travail.

A Kazan, l’une des onze villes hôtes du Mondial 2018, Fizouli Mirzebegovitch est avocat auprès des étrangers venus construire l’infrastructure nécessaire. Il explique notamment que, en juillet, une dizaine de Turcs ont été déportés après avoir travaillé cinq mois sur l’un des chantiers sportifs. Le premier mois, ils ont été payés. Puis, ne recevant plus rien, ils ont protesté. «C’est à ce moment que, comme souvent, les services d’immigration sont intervenus pour les interpeller et les renvoyer – sans le reste de leur salaire», se désole-t-il. Il leur a parlé juste avant la déportation. «Cette intervention policière n’est sans doute pas une coïncidence…»

L’histoire de ces Turcs et les soupçons de connivence entre employeurs et autorités de l’immigration sont un exemple parmi d’autres que cite l’avocat. Plusieurs concernent des cas d’ouvriers non payés sur les chantiers et renvoyés par la police au moment où ils se plaignaient. Du déjà-vu à Sotchi lorsque, pour préparer les JO de février 2014, les entreprises de travaux publics ont embauché à tour de bras une main-d’œuvre d’autant plus corvéable qu’elle dépendait du bon vouloir des autorités et de l’octroi de permis de travail.

La loi du travail assouplie

Mais cette fois, pour simplifier la situation en vue du Mondial 2018, le Kremlin a fait voter en 2013 une loi qui, dans les faits, exclut ces chantiers des habituelles protections prévues par le Code du travail (repos, congés, heures supplémentaires…). Cette réglementation permet d’embaucher sans permis de travail, de commencer et de conclure un contrat sans prévenir les autorités. Comme à Sotchi, et comme dans la majorité des chantiers de construction en Russie, la plus grande part des travailleurs viennent d’Asie centrale (Ouzbékistan, Tadjikistan, Kirghizie) mais aussi de Turquie, d’Arménie, de Serbie et du Vietnam. Adoptée sans vrai débat à la Douma, la loi s’applique aujourd’hui dans la quasi-indifférence sur les chantiers des stades comme sur ceux d’autres infrastructures (hôtels, centres de média, routes…).

Au siège de la Fédération Internationale de Football Association (FIFA) à Zurich, on réfute les accusations portées sur les motivations et les conséquences de la loi adoptée par la Douma. «Il s’agit simplement d’aménager le cadre des conditions de travail des employés de la fédération internationale, des filiales de l’association, des prestataires de services de la FIFA, des diffuseurs hôtes de la fédération internationale.? Il ne s’agit en aucun cas de dégrader les conditions de travail dans le cadre des travaux de construction liés à la Coupe du monde ou de l’ensemble des ouvriers du bâtiment en Russie», souligne Delia Fischer, porte-parole. Elle mentionne que la FIFA a pris des engagements sur le développement durable pour la Coupe du monde de 2018, lesquels portent notamment sur des conditions de travail décentes pour les ouvriers du bâtiment sur les chantiers des stades.

«La fédération internationale est au courant des dérives et tient un discours paradoxal: elle condamne les exceptions au code du travail, mais a félicité la Russie pour avoir adopté cette loi. Ce n’est pas sérieux», commente Jane Buchanan, de Human Rights Watch. A Sotchi, l’ONG avait dénoncé haut et fort les abus. Elle s’apprête, cet automne, à enquêter sur les conditions de travail avant le Mondial. A Moscou, Svetlana Gannouchkina, à la tête de l’ONG Assistance citoyenne qui vient en aide aux immigrés, résume: «La loi autorise ce qui est en principe interdit. Au moins, c’est clair!» Contrairement à Sotchi, elle n’a pas reçu de plaintes. «Car aujourd’hui, tout le monde y trouve son compte», ironise-t-elle: «Il y a de l’argent pour les chantiers, l’Etat aura ses stades, les employeurs ont un personnel corvéable à souhait et, à la différence de Sotchi, les employés sont généralement payés.» Mais, comme l’indique l’exemple de Kazan, des exceptions ont commencé à se multiplier. «C’est d’autant plus inquiétant que les conditions de travail sont très dures, y compris concernant la sécurité», s’inquiète Fizouli Mirzebegovitch. «Il n’est pas rare que des ouvriers tombent et décèdent. Cela ne suscite pas de scandale.»

Explosion des coûts La pression qui semble s’exercer sur les travailleurs des stades n’est peut-être pas étrangère à la crise économique que traverse la Russie, ainsi qu’à la façon peu transparente dont s’organise la gestion de l’événement.

Juste après l’attribution du Mondial, le montant budgeté par les Russes pour la seule construction des stades (dix nouveaux ouvrages et deux réfections) était d’un peu plus de 2,8 milliards de dollars. Quatre ans plus tard, il a explosé à plus de 6,6 milliards de dollars, et tout indique que cette inflation va s’accentuer dans les derniers mois avant l’événement. «Sans nul doute, la Coupe du monde de 2018 en Russie sera la plus chère de l’histoire, malgré les déclarations des responsables russes, malgré les leçons de Sotchi», explique Martin Müller, professeur de géographie à l’Université de Zurich et auteur de plusieurs recherches sur l’impact des méga-événements sportifs. «La nouvelle donne politique et économique, avec l’embargo européen, la chute du rouble, l’inflation galopante qui renchérit le prix des matériaux, ainsi que les facteurs liés à une corruption endémique expliquent ces importants surcoûts. Et ceux-ci paniquent les autorités russes», explique le chercheur.

Dans le cas du Mondial de 2018 en Russie, tous les reproches généralement adressés aux instances internationales du sport –, lesquelles créent avec leur rendez-vous tous les quatre ans des sortes d’événements hors-sol, sans guère d’avantages pour les populations locales, mais très profitables pour une élite restreinte – sont particulièrement exacerbés, selon Martin Müller.

Confiscation des ressources

Premièrement, la situation économique russe a effectivement contraint les autorités à cibler leurs dépenses. Du coup, le gros du budget consacré aux infrastructures va dans les stades et leur desserte, et dans pratiquement aucun aménagement utile (transports locaux, hôpitaux), comme cela avait été initialement vendu aux villes hôtes. Mais comme en Afrique du Sud et au Brésil, nombre de stades sont prédestinés à devenir des «éléphants blancs». Avec les nouveaux stades, le nombre de sièges va augmenter de près d’un demi-million, alors que les 15 clubs évoluant en première division russe utilisent à ce jour 60% de leur capacité.

Le coût astronomique des stades avait déjà fait scandale au Brésil. Or l’histoire se répète en Russie, où l’Etat s’est engagé pour financer les enceintes. «Non seulement on se situe dans un schéma de captation des finances publiques pour des projets qui ne servent pas l’intérêt général, mais en outre, le mode d’attribution des contrats, peu transparent, soulève de nombreuses questions sur le circuit de l’argent», poursuit le chercheur. La société d’Etat Sport Engineering s’est vu confier sept chantiers sur douze, mais travaille avec des sous-traitants russes ou internationaux. Mais dans certains cas, les montants des contrats versés aux sous-traitants sont bien inférieurs au contrat initial. «Même la Chambre d’audit russe, une officine plutôt docile et qui rechigne à pointer les irrégularités financières, a découvert que les contrats concernant le design des stades ont été surfacturés de plus de 100%», donne pour autre exemple Martin Müller. Tout cela a contribué à faire exploser les coûts des chantiers des stades. Et à presser désormais jusqu’au bout de la chaîne les petites mains à l’ouvrage? Plus que jamais, le Mondial 2018 en Russie et la FIFA s’exposent à la critique habituelle portant sur les impacts négatifs des grands événements sportifs. Mais celle-ci se limitera à des voix extérieures. «Car là aussi, contrairement au Brésil, le gouvernement russe a pris toutes les dispositions légales pour maîtriser la critique interne.»

Créé: 02.09.2015, 09h28

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