La tentation de l’indépendance en Corse

EuropeEmmanuel Macron est attendu la semaine prochaine sur l’île alors que le camp nationaliste vient de remporter les élections locales.

La victoire sans appel des nationalistes lors des élections territoriales de décembre a laminé les clans politiques traditionnels.

La victoire sans appel des nationalistes lors des élections territoriales de décembre a laminé les clans politiques traditionnels. Image: GETTY IMAGES

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Ils seront des dizaines de milliers de nationalistes à défiler samedi sur le cours Napoléon à Ajaccio. En ligne de mire: la venue mardi d’Emmanuel Macron. Le président y est attendu pour une commémoration très symbolique, celle du 20e anniversaire de l’assassinat du préfet Claude Erignac. L’émotion créée par le souvenir de ce crime n’est guère propice à l’apaisement. Le 6 février 1998, c’est dans un café situé en face de la préfecture que les assassins attendaient la sortie de la voiture de Claude Erignac.

C’est dans ce même établissement que Dominique Bucchini avale son expresso, un peu amer. L’ancien président communiste de l’assemblée de Corse a cédé sa place en 2015 à l’indépendantiste Jean-Guy Talamoni. Républicain dans l’âme, il n’a pas l’intention de passer l’éponge sur la flaque de sang. «Quand on tue un préfet, on tue la République», dit-il. Lui-même a subi de plein fouet la violence alors qu’il était maire de Sartène dans les années 90. Les clandestins du FLNC ont plastiqué le gymnase, le tribunal, la mairie et même sa maison. «Mon fils a failli mourir.»

La victoire sans appel des nationalistes lors des élections territoriales de décembre a définitivement laminé les clans politiques traditionnels, de droite comme de gauche. Dominique Bucchini évoque un vent de «dégagisme» qui n’a pas du tout bénéficié au mouvement En marche! d’Emmanuel Macron, quasi inexistant dans l’île.

La violence prête à ressurgir
Mais le problème lancinant sur cette terre, c’est l’ombre de la violence, prête à ressurgir à la moindre étincelle. Sur fond d’affaires d’argent et de vendetta, Ajaccio a connu une série de meurtres entre 2012 et 2013: ancien bâtonnier, président de la Chambre de commerce, responsable du parc régional.

Valérie Bozzi est jeune, mais il n’y a plus aucune lueur d’innocence dans ses yeux. Nous sommes à Porticcio, commune située à la sortie d’Ajaccio, l’une des plus riches de l’île. Porticcio et ses plages, c’est la Corse de l’argent et du tourisme. En 2011, Marie-Jeanne, mère de Valérie et édile de la commune, était assassinée devant une supérette.

Assise à son bureau de la mairie, la tête de liste Les Républicains aux dernières élections territoriales déplore cette impunité: «Aucune des enquêtes n’a abouti. Pour ma mère, c’est un non-lieu. Les nationalistes parlent de paix à tout bout de champ, mais est-ce que la violence a été éradiquée dans l’île? Je ne le crois pas. Quant au statut d’autonomie, j’affirme que plus on s’éloigne de la République, plus le risque est grand de voir revenir cette violence.»

Triptyque revendicatif
Le triptyque des revendications nationalistes – création d’un statut de résident limitant l’accès à la propriété foncière, coofficialité de la langue corse et rapprochement des prisonniers dits politiques – conduirait selon Valérie Bozzi à une impasse.

Pierre Poggioli ne semble pas davantage séduit par la stratégie de rupture instaurée par les nouveaux tenants du pouvoir insulaire. Ce fondateur du FLNC a depuis longtemps rangé armes, explosifs et rêves d’indépendance au vestiaire. «Quand quelqu’un maîtrise toutes les commandes, il est tenté d’en abuser. Il n’y a plus de contre-pouvoir. Ne fallait-il pas temporiser au lieu de heurter Paris de front? Je pense qu’il aurait mieux valu attendre quelques mois et faire fonctionner la nouvelle collectivité mise en place en janvier.»

Si la feuille de route nationaliste divise, l’économie reste le vrai problème de cette île qui vit du tourisme et de la manne des subventions de Paris.

Côté pile, dans la banlieue de Mezzavia, on découvre la Corse de la consommation et des grandes surfaces. Preuve qu’ici tout le monde n’est pas pauvre. En novembre dernier, l’Atrium a été inauguré en grande pompe. Une zone commerciale démesurée, un rêve à l’américaine. Les grandes enseignes se bousculent à quelques mètres d’un champ verdoyant où paissent quelques veaux corses.

Côté face, la victoire sans appel des nationalistes demeure synonyme d’espoir pour la partie la plus pauvre de la population. Il suffit de se rendre sur le marché d’Ajaccio pour s’en convaincre. «Les clans traditionnels s’en sont mis plein les poches, il faut nettoyer tout ça et permettre à la Corse de se développer. Les nationalistes vont le faire», témoigne un agriculteur derrière son étal de fromages.

Racisme
Rachid observe lui avec appréhension l’arrivée au pouvoir des nationalistes. Ce serveur marocain arrivé voici vingt ans nettoie ses verres dans un grand hôtel du bord de mer. «Je n’aurais jamais pu travailler ici il y a dix ans. On n’acceptait pas les Arabes. La mondialisation a tout changé. Cela dit, mes parents marocains ont quitté la Corse.» En cause selon lui, un climat de racisme qui monterait en puissance ces derniers mois. Il faut traverser le lotissement sans âme de Biguglia au sud de Bastia, passer devant un abribus où l’on peut lire «Francia Fora!» (La France dehors!) pour gagner la petite maison de Roland Mahy. Cet ancien procureur a connu les années de plomb des règlements de comptes entre factions nationalistes. Son jugement est sans concession: «Il existe un vrai racisme anti-Français. Nous assistons à un repli progressif de l’île sur elle-même.»

Des craintes contestées par Jean-Guy Talamoni, le leader indépendantiste (lire en encadré). Lui réaffirme la formidable énergie démocratique de l’alliance nationaliste, son esprit d’ouverture. Et confirme son objectif économique numéro un: «Nous voulons négocier un statut fiscal dérogatoire avec Paris. Nous avons un retard structurel à rattraper.» Mardi prochain, Emmanuel Macron ne sera pas en terrain conquis.

Créé: 01.02.2018, 23h00

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«Le temps presse»

Interview de Jean-Guy Talamoni, président indépendantiste de l’assemblée de Corse



– Vous semblez déçu par vos récents contacts avec Paris. Comment abordez-vous cette visite du président Macron?
– Les uns et les autres ne comprennent pas du tout ce qui se passe en Corse. Après avoir rencontré Gérard Larcher, le président du Sénat, nous avons compris qu’ils s’étaient tous donné le mot pour nous fermer la porte. Ils veulent nous faire rétrograder. Pourtant, une réalité absolue est apparue: les électeurs ont reconnu l’existence d’une nation corse. C’est pourquoi nous appelons à une mobilisation populaire. Ils croient tous s’être débarrassés du problème Corse. Nous n’allons pas nous laisser faire.

– Pourquoi choisir d’emblée ce rapport de force?
– Nous sommes avec Gilles Simeoni en charge de responsabilités. Nous avons été élus sur la base de trois revendications: le statut de résident, la coofficialité de la langue corse et le rapprochement des prisonniers politiques. Notre stratégie est de conduire à un rapport de force politique dans un cadre démocratique, ce qui n’est pas un appel à l’insurrection. Or le temps presse, le président Macron doit présenter très prochainement sa réforme constitutionnelle. Nous voulons qu’un dispositif soit intégré sur la Corse.

– De l’autonomie, visez-vous à terme l’indépendance à l’image de ce qui se passe en Catalogne?
– Nous nous projetons sur dix ans. Il est clair qu’un autonomiste peut devenir à terme indépendantiste. Mais aujourd’hui, les indépendantistes comme moi sont minoritaires dans l’île.

Corse versus Catalogne

Le confetti et le mastodonte

Économie
Deux régions animées de velléités indépendantistes. Mais l’économie de l’île de Beauté n’a rien de commun avec celle du mastodonte ibérique. Avec un PIB évalué à 197 milliards d’euros, la Catalogne est la région la plus riche d’Espagne pour une population de 7,4 millions d’habitants. La Corse fait figure de confetti avec ses quelque 320'000 habitants pour un PIB de 8,6 milliards d’euros. Seule équivalence, celle du PIB par habitant: 28 600 euros pour la Catalogne contre 26'800 euros pour la Corse.

Réussites
L’île abrite cependant de belles réussites économiques, comme la compagnie Corsica Ferries. Créée dans les années 1990, elle a peu à peu supplanté la SNCM, une compagnie semi-publique reprise récemment par un consortium d’entrepreneurs locaux.
Le président de Corsica Ferries, Pierre Mattei, croit aux vertus du marché: «Nous avons prouvé avec le privé que l’on pouvait faire mieux et moins cher. Le développement d’une île ne peut se concevoir sans transport. Le tourisme représente 25% du PIB de la Corse.»

Assistanat
Cet expert de l’économie insulaire dénonce clairement l’économie assistée par la manne des fonds publics qui, selon lui, a longtemps perverti le fonctionnement local: «Ces interventions publiques excessives ont été négatives. On subventionne des secteurs qui fonctionnent, ce qui est une aberration. Les entrepreneurs ont été trop longtemps des chasseurs de primes.»

Europe
L’indépendance de la Corse? Pierre Mattei n’y croit pas une seconde: «Sortir de la France, c’est sortir de l’Europe et de l’Euro. Pour les entrepreneurs, c’est inconcevable. Corsica Ferries existe grâce à l’Euro. Sans l’Europe, le groupe ne serait pas là.»

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