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«Le silence des évêques sur les affaires de pédophilie a continué bien après 2000»

Une enquête journalistique jette un éclairage cru sur des évêques ayant eu connaissance d’actes pédophiles.

Mathieu Martinière, du collectif We report.
Mathieu Martinière, du collectif We report.
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Il y a eu aux Etats-Unis Spotlight, le film qui a mis en lumière l’enquête du Boston Globe sur des prêtres pédophiles américains en 2002. Aujourd’hui, c’est un livre intitulé Eglise, la mécanique du silence, une enquête publiée par Mediapart et un documentaire mardi soir dans Cash investigation qui vont sans doute marquer une prise de conscience en France. Ces journalistes révèlent que 32 affaires d’agressions sexuelles par des prêtres, religieux ou laïcs de l’Eglise, qui ont fait 339 victimes, dont 288 mineurs de moins de 15 ans, ont été «étouffées» par 25 évêques, dont cinq sont encore en fonction. Entretien avec Mathieu Martinière du collectif We report, un des auteurs de cette enquête, fruit d’un an de travail.

Quelle est l’ampleur de ce scandale? Est-il toujours d’actualité?

En recueillant des données depuis 1960 jusqu’à aujourd’hui et en enquêtant sur le terrain, nous avons recensé une trentaine d’affaires. Ce chiffre nous a nous-mêmes étonnés. D’autant que la moitié concernait des agressions commises après 2000. Or, c’est l’année de l’affaire Pican, le premier et le seul évêque condamné par la justice française pour «non-dénonciation de crime». La défense de l’Eglise, c’est de dire que ce silence des évêques, c’est de l’histoire ancienne. Ce n’est pas le cas. Bien que l’Eglise ait publié en 2002 une règle qui enjoint un évêque à dénoncer un fait de pédophilie dont il a connaissance dans son diocèse, le silence a continué.

En quoi l’affaire du primat des Gaules, Mgr Barbarin, au début de 2016 est-elle emblématique?

C’est un tournant, il y aura un avant et un après. Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, il y a l’association Parole libérée, basée à Lyon, qui a permis à de nombreuses victimes de se faire connaître. Sur les 32 affaires dont nous avons eu connaissance, cinq ont été étouffées par le cardinal Barbarin. C’est donc dans cet important diocèse qu’il y en a le plus. Et puis, le primat des Gaules, c’est un siège à part dans l’épiscopat français, un des trois plus importants.

Pourquoi n’est-ce pas sorti avant?

Le journaliste Christian Terras, du magazine Golias, a sorti des affaires à Lyon. Mais à l’époque, il n’y avait pas d’association comme Parole libérée. Aux Etats-Unis, c’est aussi une association de victimes qui a donné de la force à l’enquête mise en scène dans Spotlight.

Comment expliquer ce comportement des évêques?

Il y a une culture du silence, du pardon et de la miséricorde dans l’Eglise. De plus, entre un prêtre et son évêque, il y a une relation quasi filiale. Un curé conserve en outre une figure sacrale d’autorité.

Comment la hiérarchie a-t-elle géré ces cas de prêtres pédophiles?

Le prêtre est extrait de son diocèse sous un prétexte quelconque, comme celui d’un parent malade. Il est déplacé à la campagne ou à l’étranger pour quelques mois, voire un an, en pénitence. Puis il est réintégré dans une autre paroisse. Sur les 32 prêtres dont nous parlons, 28 ont été déplacés. Au cours de notre enquête, nous avons interviewé un professeur médiéviste de l’Université de Bourgogne. Il nous a raconté qu’au Moyen Age déjà les prêtres commettant des agressions sexuelles allaient faire pénitence à Rome, puis étaient envoyés dans une autre paroisse, par peur du scandale. On retrouve cette pratique aujourd’hui.

Y a-t-il eu des récidives de la part de ces «déplacés»?

Peu, mais ce sont les affaires les plus graves. Nous citons le cas d’un prêtre lyonnais exfiltré à Montauban dans notre livre. En 2002, trois courriers ont fait état de nouvelles agressions. Mais son auteur n’a été suspendu que trois ans après.

Est-ce que le pape François a changé quelque chose?

Comme sur d’autres sujets, le pape François fait surtout de la com’ en matière de lutte contre la pédophilie dans l’Eglise. Paradoxalement, c’est Joseph Ratzinger, beaucoup plus conservateur que lui, qui a fait le plus. Comme préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, avant de devenir le pape Benoît XVI, il a demandé à Jean-Paul II que tous les dossiers remontent à Rome et soient jugés. François a créé une commission pontificale de protection des mineurs, avec des représentants de victimes. Deux de ces membres ont démissionné, faute d’avancées. Et son projet de tribunal pour les évêques est resté lettre morte.

La situation française est-elle spécifique?

Il y a une forme d’universalité de ces affaires et du silence qui les a entourées. On nous disait que ce qui s’est passé ailleurs, en Allemagne, en Belgique, en Irlande, ne pouvait pas se passer en France. A cause de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Cela n’a pas été le cas. Cependant, il n’y a pas eu autant d’affaires qu’aux Etats-Unis.

Qu’est-ce qui a été le plus compliqué dans votre enquête?

D’obtenir des sources au sein de l’Eglise, qui est comme l’armée, une grande muette, très respectueuse de la hiérarchie. Sur plus de cent prêtres que nous avons contactés, moins de cinq nous ont aidés.

Eglise, la mécanique du silence de Daphné Gastaldi, Mathieu Martinière et Mathieu Perisse, Editions Jean-Claude Lattès, mars 2016.

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