Richard Ferrand a raison dans le fond

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La Suisse est le terrain de jeu des lobbies, plus qu’aucun autre pays occidental. L’image d’Épinal d’une démocratie suisse pure car la plus proche possible du contrat social de Rousseau est une construction identitaire qui montre des lézardes. La Suisse est par exemple le seul pays occidental à n’avoir pas encore de système de santé public financé proportionnellement au revenu. Quand on sait que l’immense majorité des membres de la Commission fédérale de la santé sont payés par des lobbies de la santé, la réalité crève les yeux. Les exemples sont légion. L’argent d’intérêts privés pèse lourdement dans les débats politiques. Différemment qu’ailleurs mais lourdement. Passons.

L’application d’un RIC à la Ve République de nos voisins est une aberration

Il n’est pas anodin que ce débat émerge alors que la France s’agite autour de la revendication de la création d’un référendum d’initiative citoyenne (RIC). Ce type d’outils démocratiques fait peur à Richard Ferrand, non sans raison. En Suisse, le centre du pouvoir est officiellement le peuple, qu’on surnomme le Souverain.

L’erreur que commettent beaucoup de partisans du RIC est de méconnaître le système politique suisse et de croire qu’il est possible de transposer une partie seulement d’un tout cohérent. Ce qui fait le succès relatif des outils de démocratie directe dans notre pays, c’est qu’ils s’insèrent dans un système politique cohérent, décentralisé et complexe. Ce dernier a d’ailleurs ses qualités, mais également de gros défauts. Ses curiosités aussi puisque la Suisse doit être l’une des rares démocraties à pouvoir se passer de Cour constitutionnelle.

Les qualités sont connues. C’est un système qui construit des solutions durables. Il confine, sinon neutralise, les contestations populaires. Il assure enfin une grande stabilité aux institutions.

Le plus important de ses défauts est que les exécutifs sont affaiblis. Un ministre qui voudrait agir en force n’a aucune chance, car tout le système est construit autour de l’idée qu’il est indispensable de savoir construire des majorités pour réussir à faire adopter un projet. De plus, la représentation du peuple repose sur un système à la proportionnelle, qui garantit à toutes les tendances politiques des tribunes pour faire entendre leurs idées. La Suisse est un pays fait uniquement de minorités. Heureusement, nos extrémistes ne sont pas les mêmes qu’en France.

Les défauts de ce système politique sont cependant réels. C’est un système très lent et complexe. Peu lisible. Les partis principaux verrouillent l’accès aux gouvernements. Dès lors, les lobbies tiennent une place importante. Enfin, les outils démocratiques sont parfois utilisés comme tremplins politiques dans des débats fortement émotionnels agités par des formations politiques tenues à l’écart du pouvoir car incapables de construire des majorités.

L’application d’un RIC à la Ve République est une aberration. Parce que le RIC est formulé au-delà même des outils de la démocratie directe suisse qui dilue déjà fortement le pouvoir exécutif. La Ve République repose sur l’idée d’une représentation du peuple par des élus dirigeant un État fortement centralisateur. Il se nourrit de partis (ou coalitions) majoritaires qui se confrontent à une opposition fractionnée. Parfois à la rue. Dès lors, la possibilité donnée par le peuple de contester une loi ou destituer un élu en bloquerait rapidement le fonctionnement. Parce que le système français tire son essence de politiciens forts, dirigeants d’un pays où la politique régalienne, drapée d’un «esprit républicain», s’accommoderait mal d’une opposition armée de la possibilité de tout bloquer, voire de destituer au gré de l’actualité politique. Voilà au moins une chose que Richard Ferrand a bien comprise. Le RIC est peut-être une voie d’avenir pour la France mais il n’est pas compatible avec la Ve République. Reste à savoir combien de temps prendra le président de cette République pour le comprendre.

(TDG)

Créé: 20.12.2018, 10h51

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