Réconciliés, Macron et Conte veulent réorganiser l’asile

FranceChanger de paradigme, refondre Dublin, créer des centres hors d’Europe: le catalogue est ambitieux.

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On se serre la main avec effusion, on se tape sur l’épaule, on se donne du «tu» en conférence de presse, on multiplie les «cher Giuseppe» et les «mio amico Emmanuel»… Bref, après la crise aiguë de ces derniers jours entre leurs deux pays, le président français, Emmanuel Macron, et le chef du gouvernement italien, Giuseppe Conte, ont mis en scène, vendredi, la plus parfaite des réconciliations. Il fallait vraiment tendre l’oreille pour discerner d’éventuels restes de désaccords.

C’est donc en mettant en évidence leurs «convergences de vue» qu’ils ont présenté les propositions qu’ils veulent faire en matière de migration lors du prochain sommet européen, à la fin du mois de juin.

Premier élément: la création de «centres de protection européens» dans les pays du sud de la Méditerranée par où transitent les migrants. «Le problème ne commence pas avec des bateaux de migrants près de nos côtes, explique Giuseppe Conte, il commence quand ils embarquent et qu’ils prennent le risque de mettre leur vie en danger.» L’idée est donc de traiter les demandes d’asile dans ces centres, d’organiser le transfert en Europe pour les réfugiés reconnus et le retour dans leur pays d’origine pour les autres. «Nous voulons organiser l’asile par-delà nos frontières», résume Emmanuel Macron.

Comment y parvenir? Comment convaincre les pays de transit de bloquer les migrants sur leur territoire, ou les réfugiés économiques de retourner chez eux? Là les deux dirigeants restent vagues, ils parlent de «coopération», de «formation», de «développement».

Deuxième proposition: augmenter les moyens de Frontex pour renforcer la protection des frontières européennes et mieux épauler l’Italie ou la Grèce dans la lutte contre les passeurs.

Réformer Dublin

Troisième proposition, sans doute la plus délicate: une réforme de la règle de Dublin, qui réserve le traitement d’une demande d’asile au premier pays européen où le requérant arrive. «Nous devons parvenir à une refonte en profondeur du système de Dublin, car il ne marche pas!» affirme le président français. «Selon ce système, l’Italie doit gérer seule toutes ces personnes, sans limites, ce n’est pas soutenable.» Mais quand on demande des détails – par quel système veulent-ils le remplacer? – ni Emmanuel Macron ni Giuseppe Conte ne sortent des formules vagues.

Question d’un journaliste: «Comment réagissez-vous à l’axe qui se serait constitué entre Berlin (Horst Seehofer, ministre de l’Intérieur), Vienne (Sebastian Kunz, chancelier) et Rome (Matteo Salvini, vice-président du Conseil et ministre de l’Intérieur) pour réduire drastiquement la venue en Europe de requérants d’asile?»

Là, Emmanuel Macron fait appel à l’humour. Il rappelle que le ministre de l’Intérieur allemand propose une application stricte de la règle de Dublin, qui entraînerait un renvoi massif de requérants vers l’Italie. «Si M. Salvini, grâce aux bons contacts qu’il entretient avec l’Autriche, la Hongrie ou d’autres, parvient à les convaincre qu’il faut aller vers plus de solidarité avec l’Italie, c’est une excellente chose!» Il y a quelques rires dans la salle et Giuseppe Conte, impassible, ajoute: «Je partage les paroles de mon ami Emmanuel Macron.»

Et à propos, si un autre Aquarius surgissait, l’Italie pourrait-elle à nouveau le refuser? Et que ferait la France? Sourires gênés des deux dirigeants. «Face à une telle crise, nous agirions avec les mêmes précautions», répond l’Italien. «Si un bateau arrive dans nos eaux, nous en aurons la charge», réplique le Français. Vous aurez compris: sur ce point, pas de changement!

Créé: 15.06.2018, 21h24

Le moraliste imposteur

Commentaire

Il y a du chat chez Emmanuel Macron, cette manière de retomber sur ses pieds en souplesse et de faire comme si de rien n’était. À le voir tout sourire vendredi après-midi avec «Giuseppe», on pouvait y croire, malgré sa gestion calamiteuse des jours précédents.

Car en dénonçant trois jours plus tôt le cynisme et l’irresponsabilité du gouvernement italien dans l’affaire du bateau Aquarius, le président français se drapait d’une autorité et d’une vertu morale auxquelles il n’a pas vraiment droit. Pas en matière d’asile.
En dépit d’épisodes comme la jungle de Calais ou les berges du canal Saint-Martin, qui donnent l’image d’un pays sous pression, la France a accueilli relativement peu de réfugiés ces dernières années. Par exemple, depuis la crise des migrations qui a secoué l’Europe en 2015, elle a enregistré un taux de seulement 3,5 requérants d’asile pour 1000 habitants, alors que l’Allemagne ou l’Autriche sont à 16, la Suède à 20, la Hongrie, supposément si peu généreuse, à 21 (et la Suisse à 10)… Cela place la France en dessous de la moyenne européenne.

Certes, Emmanuel Macron peut faire valoir que, depuis l’an dernier, les chiffres sont en forte croissance: 100 000 requérants l’an passé, un record, mais qui reste en deçà de l’effort allemand ou italien.

Dans ces conditions, porter un jugement sur l’attitude du gouvernement italien était une marque d’arrogance, amplifiée par son propre refus d’inviter l’Aquarius dans un port français.
Cela dit, le chat est-il malgré tout retombé sur ses pattes avec les propositions qu’il a formulées vendredi en compagnie de Giuseppe Conte?
S’il fallait résumer leur projet, il consiste en gros à tenter de bloquer la migration hors d’Europe: on muscle les frontières et le contrôle maritime pour dissuader les passeurs, et on exporte dans certains pays africains de transit les centres d’admission des requérants d’asile. Sans doute moyennant espèces sonnantes et trébuchantes…

Au fond, on déplace le problème en amont. Avec l’espoir qu’on parviendra ainsi à diminuer l’intensité des flux. Et si ce n’est pas le cas, le calcul un brin cynique que le chaos sera un peu plus loin, un peu plus au sud…

Alain Rebetez, correspondant à Paris

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