«Le pouvoir a entendu la société» et libère Golounov

RussieLe Kremlin fait marche arrière face à la forte mobilisation en faveur du journaliste inculpé samedi.

Les autorités russes ont disculpé mardi le journaliste d’investigation Ivan Golounov face à l’indignation inédite des médias et de la société civile.

Les autorités russes ont disculpé mardi le journaliste d’investigation Ivan Golounov face à l’indignation inédite des médias et de la société civile. Image: REUTERS/TATYANA MAKEYEVA

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Après quatre jours de protestation, «le pouvoir a entendu la société». C’est par ces mots que Meduza, le site russe d’informations indépendant, a célébré mardi soir la libération de son reporter Ivan Golounov. Ce journaliste d’investigation réputé, 36 ans, spécialisé dans les dossiers de corruption, avait soudainement été inculpé samedi pour trafic de drogues et placé en résidence surveillée. Des poursuites largement interprétées comme un coup monté pour faire taire un reporter indépendant et faire peur aux autres. Derrière la formule «Nous sommes Ivan Golounov», de nombreux médias, personnalités libérales et simples citoyens s’étaient mobilisés pour protester contre une manipulation policière. Face à cette vague d’indignation inédite, le Ministère de l’intérieur a finalement abandonné les poursuites, faute de preuves, et libéré Ivan Golounov. Plusieurs policiers impliqués dans l’arrestation sont suspendus et deux officiers de haut rang révoqués. Du jamais-vu en Russie. «Un exemple de ce que la solidarité peut accomplir», s’est réjoui le leader de l’opposition Alexeï Navalny.

Ivan Golounov travaillait sur la corruption à la Mairie de Moscou, le partage mafieux du «business des cimetières». Son arrestation avait provoqué une profonde vague d’indignation et de soutien. «Nous estimons que les preuves de la culpabilité d’Ivan Golounov ne sont pas convaincantes», se sont indignés dans un éditorial commun «Kommersant», «Vedomosti» et «RBK», trois voix encore plus ou moins indépendantes dans la presse moscovite. Ce sont ces trois journaux économiques qui ont publié l’inédite une commune «Nous sommes Ivan Golounov», dans un évident clin d’œil au mouvement de solidarité français «Je suis Charlie». L’affaire a enflammé les réseaux sociaux et mobilisé la presse, y compris certains médias d’État. La rédactrice en chef de la télévision Russia Today, Margarita Simonian, a demandé aux autorités de répondre à «toutes les questions qu’a la société» sur cette affaire. Une pétition de soutien sur internet avait récolté 200 000 signatures. Des personnalités libérales, telle l’ex-candidate à la présidentielle Ksenia Sobchak, avaient pris position en faveur du journaliste.

Preuves fabriquées

Ivan Golounov, dont le site en ligne Meduza s’est basé à Riga pour échapper au contrôle des autorités russes, était accusé d’être impliqué dans la vente de cocaïne et d’une drogue de synthèse. La police a publié en guise de preuves des photos supposées venir du logement du journaliste transformé en atelier de fabrication de drogues. Mais elle a ensuite reconnu que ces clichés n’avaient pas été pris au domicile d’Ivan Golounov. Les analyses n’ont par ailleurs trouvé aucune trace de drogue dans son sang. Et, selon les avocats, aucun des sachets saisis ne porte ses empreintes. De quoi semer un peu plus le doute sur le bien-fondé des accusations.

Les soutiens du journaliste ont dénoncé une affaire montée de toutes pièces, destinée à se venger de ses enquêtes. Ils doutaient d’autant plus que, par le passé, plusieurs figures critiques des autorités ont déjà été arrêtées pour de présumés trafics de drogue.

Face à la vague d’indignation, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a finalement été contraint de reconnaître que «ce cas concret fait naître quelques, ou plutôt beaucoup, de questions».


Les coulisses de la machine médiatique

Dans la presse en Russie, il n’est pas bon d’être trop indépendant. «C’est difficile, voire impossible, d’être un vrai journaliste aujourd’hui», soupire Dimitri Skoroboutov, 40 ans. L’ex-rédacteur en chef de la chaîne publique Rossiya 1 sait de quoi il parle. Attablé à un café de Moscou, il décode avec désarroi le quotidien de l’actualité dans la principale télévision sous contrôle du Kremlin. «Un mensonge gigantesque», souffle Dimitri Skoroboutov, qui, éjecté après un conflit avec un collègue et quinze ans à «Vesti», a décidé de tout raconter. «Pour les sujets de politique nationale comme extérieure, on reçoit des listes d’en haut», explique Dimitri Skoroboutov.

«Pendant la campagne présidentielle américaine de 2016, il fallait parler en bien de Trump, en mal de Clinton. En 2014, lors la fusion de la Crimée avec la Russie, nous savions qu’il y avait des troupes militaires sur place. Mais on nous a dit de mentir», se souvient le journaliste. Parfois, il interpellait ses supérieurs. «T’es stupide ou quoi? Tu sais très bien pour qui tu travailles», s’est-il vu répondre. À plusieurs reprises, Dimitri Skoroboutov a tenté de faire passer les faits avant les ordres. «Pour rester objectif, il fallait ruser», plaisante-t-il, racontant comment il a pu laisser passer des mauvaises nouvelles: hausse de prix après des mesures gouvernementales, protestation locale contre une usine chimique, morts d’enfants dans une colonie de vacances…

Le journaliste reconnaît qu’il faisait partie du système et qu’il a mis du temps à «se réveiller». Désormais, il parle beaucoup, principalement à la presse étrangère. «Et cela irrite…» Pour divers prétextes, il est arrêté par la police. Apeuré malgré sa détermination, Dimitri Skoroboutov se dit victime de multiples pressions. Sans emploi, il trouve portes closes partout dans la profession. «La seule solution serait peut-être de partir à l’étranger», confie Dimitri Skoroboutov, sans vrais contacts ni espoirs. B.Q. (TDG)

Créé: 11.06.2019, 21h32

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