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Patrick de Saint-Exupéry: «Paris a donné l’ordre de réarmer les génocidaires hutus»

Le rôle de la France dans le génocide des Tutsis au Rwanda revient dans l’actualité. Interview du journaliste Patrick de Saint-Exupéry qui signe un article accusateur dans la revue XXI

D'avril à juin 1994, le génocide cause la mort de quelque 800'000 personnes, en grande majorité des Tutsis assassinés par des extrémistes hutus, en 100 jours.
D'avril à juin 1994, le génocide cause la mort de quelque 800'000 personnes, en grande majorité des Tutsis assassinés par des extrémistes hutus, en 100 jours.
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«Les autorités ont donné l’ordre de réarmer ceux qui ont commis le génocide rwandais.» L’ordre aurait été appuyé par Hubert Védrine. L’affirmation est du journaliste Patrick de Saint-Exupéry qui signe l’enquête de la revue «XXI» parue mercredi. Hier encore sur France Info, un ancien officier de l’armée de terre confirme les faits. Sans détour, il affirme que ses supérieurs lui ont demandé de «livrer des armes aux génocidaires dans les camps de réfugiés». Du côté de l’institut François Mitterrand, dirigé par Hubert Védrine, on ne réagit pas à ces allégations. «Ces insinuations reviennent régulièrement depuis 25 ans!» nous dit-on et de renvoyer vers les communiqués de 2014: «France-Rwanda: des accusations infondées.» Interview de Patrick de Saint-Exupéry.

Pensiez-vous que cet article susciterait de telles réactions?

Je ne m’attends à rien. Ce dossier dure depuis 23 ans et a toujours suscité de profondes controverses. De par le drame dont il est question. Et de par les questions qu’il soulève sur le rôle de la France.

Pourquoi cette enquête maintenant?

C’est en avril 2015 que l’Élysée annonce l’ouverture des archives du Rwanda. Deux hauts fonctionnaires les passent au crible. Et quelque 80 documents sont rendus publics mais ils ne représentent aucun intérêt. C’est la version officielle. Mais dans un cercle restreint, l’un des hauts fonctionnaires raconte ce qu’il a découvert dans les archives. Et c’est stupéfiant.

Votre article tient sur une parole. Le haut fonctionnaire en question est-il prêt à témoigner?

Ce sont les confidences de quelqu’un qui porte un lourd secret. Ce haut fonctionnaire n’a jamais eu l’intention de s’en prendre aux autorités politiques françaises. Il voulait surtout se libérer d’un poids.

On aimerait comprendre pourquoi réarmer les Hutus?

Je ne peux que reprendre l’explication régulièrement avancée par Hubert Védrine et rappelé à de nombreuses reprises. Paris estime avoir un engagement global de sécurité envers ses alliés dans la région. Il n’était donc pas envisageable que le régime rwandais alors dirigé par les extrémistes Hutu tombe, car cela déstabiliserait toute la région, selon les analyses françaises. Hubert Védrine appelle cela «l’engagement global de sécurité» apporté par la France à ses alliés africains. Le «pré carré» de la France en Afrique est une politique, qui au nom de la stabilité, de la protection et des alliances privilégiées pose des questions problématiques.

Comme celle de réarmer les Hutus...

Effectivement, lors de l’opération Turquoise, l’ordre est donné de réarmer les Hutus qui franchissaient la frontière en juillet 1994. Un mois et demi plus tôt, le Haut-Commissaire aux Nations Unies a qualifié les événements de «génocide». Et a décidé en mai 1994 d’un embargo sur les livraisons d’armes au Rwanda. Le haut fonctionnaire qui a consulté les archives atteste qu’il y a plusieurs «documents sur des droits de retrait que des militaires auraient invoqués» pour ne pas appliquer les ordres. Ce témoin dit aussi avoir vu «une note dans la marge disant qu’il fallait s’en tenir aux directives fixées», signée de la main d’Hubert Védrine (ndlr: secrétaire général de l’Élysée, de François Mitterrand).

Hubert Védrine aurait donc signé une directive visant à «réarmer» les génocidaires. Est-ce bien le rôle d’un secrétaire de l’Elysée?

Nous sommes en France, un pays où le côté régalien compte beaucoup. Et sur ces questions il y a une primauté de l’Elysée. Comme je le précise, le secrétaire général de l’Elysée est une courroie de transmission qui joue un rôle central. Il fait remonter les informations du chef d’état-major particulier de l’Elysée, de la cellule Afrique de l’Elysée et de l’ensemble des ministères vers le président. Il s’assure aussi que les directives du président sont appliquées sur le terrain. C’est la mécanique de l’Elysée.

Selon vous, l’Elysée savait pour le génocide...

Les responsables du génocide sont parfaitement identifiés. Un mois après le début de l’extermination, les services de renseignements français demandent une «condamnation sans appel» des meneurs du génocide nommément désignés. Nous produisons cette note officielle. Paris s’enterre dans le silence, fait mine de ne rien voir, reste sourd et aveugle. Et on comprend qu’il n’est jamais question de les punir.

La France a-t-elle donc une forte responsabilité?

Je ne parlerai pas de la France, mais de l’Elysée et des hommes politiques en responsabilité à ce moment. Cette question n’a jamais été réellement débattue. Au contraire de la Belgique qui a mené un vrai travail d’enquête et d’investigation. En 2010, lorsque Nicolas Sarkozy parle d’erreur, ses mots sont restés comme une incantation. Ensuite, François Hollande fait une promesse forte. Mais rapidement, la boîte de Pandore se referme.

Pour aller au bout de la démarche ne faudrait-il pas que le Rwanda, la Belgique et les Etats-unis ouvrent également leurs archives?

Je suis Français. Les plus hautes autorités de mon pays sont les seules à encore refuser d’admettre ce qui s’est produit en 1994. Les Etats-Unis, la Belgique, l’Onu… tous ont admis avoir commis des erreurs, et ils en ont tiré des leçons. Pas la France, pas ses plus hauts responsables. L’exception culturelle, peut-être…? N’oublions pas qu’il a fallu attendre 2004 pour que le Quai d’Orsay (ndlr: Ministère des affaires étrangères) reconnaisse dans ses mots officiels qu’il ne s’était pas déroulé au Rwanda une «tragédie» ou des «massacres» ou un «génocide rwandais». Connaissez-vous le «génocide allemand»? Non, il y a eu une extermination, celle des Tutsi du Rwanda. C’est tout de même stupéfiant. Ensuite, pour revenir à votre question, ouvrir toutes les archives de tous les pays est une manière de noyer le poison. Parce qu’exiger que les autres le fassent pour le faire soi-même, c’est la garantie qu’il ne va rien se passer.

Emmanuel Macron va-t-il le faire?

Je n’en sais rien. C’est une décision qui appartient au nouveau chef de l’état. C’est au politique d’endosser ses responsabilités. Ce n’est pas à un journaliste de dire ce qu’il faut faire. Par contre, ce que je pense est simple: dans cette affaire rwandaise, les responsables politiques français ont, de par leurs décisions, compromis l’armée française et entaché l’honneur de mon pays.

Un journaliste établit les faits. Peut-il aussi souhaiter un épilogue?

Je travaille sur le sujet du Rwanda depuis 1990. J’ai vu monter et j’ai compris ce qui pouvait se passer et qui a eu lieu. Je porte depuis vingt-sept ans cette mémoire-là, comme tant d’autres. Je trouve très forts les mots du poète sénégalais Boubacar Boris Diop qui parle, pour le génocide, de mémoire paradoxale: «plus le temps passe moins on oublie». On l’a vu avec le génocide des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale où il a fallu attendre les années soixante et le procès Eichmann pour que la question atteigne largement l’opinion publique. Je crois qu’aujourd’hui l’histoire du génocide des Tutsi du Rwanda doit être écrite.

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