Sans navires de sauvetage, la Méditerranée «deviendra une mer de sang»

MigrationUn an après la fermeture des ports italiens, le risque de mortalité des migrants en Méditerranée centrale a explosé.

Des migrants à la dérive en Méditerranée.

Des migrants à la dérive en Méditerranée. Image: Keystone

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«Si nous ne faisons rien, la Méditerranée deviendra une mer de sang.» Ces mots forts ont été employés il y a quelques jours par Carlotta Sami, porte-parole du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) pour l’Europe du Sud, basée à Rome. Ses propos visaient à alerter sur le sort des migrants qui tentent la traversée de la Méditerranée, où il n’y a presque plus de bateaux de sauvetage. Alors que, selon les chiffres du HCR publiés ce mercredi matin, le nombre de personnes déracinées à travers le monde a dépassé 70 millions en 2018, un niveau sans précédent, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime que le risque pour un migrant de périr en Méditerranée a quadruplé cette année.

L’UE en cause

Juin 2018: Matteo Salvini, le ministre italien de l’Intérieur, annonce la fermeture de tous les ports du pays aux navires d’ONG portant secours aux migrants. Depuis, au moins 1151 personnes sont mortes en Méditerranée centrale et plus de 10 000 autres ont été renvoyées de force dans l’enfer libyen, selon SOS Méditerranée et Médecins sans frontières (MSF), qui incriminent les «politiques migratoires européennes irresponsables».

«Et ce chiffre ne prend pas en compte le nombre de migrants interceptés par les gardes-côtes libyens, qui meurent ensuite dans les centres de détention», précise Julie Melichar, porte-parole de SOS Méditerranée Suisse. Le jour où Salvini a fermé les ports aux ONG, la jeune Neuchâteloise s’en souvient bien. Elle était à bord de l’Aquarius avec 630 naufragés secourus en haute mer. «On est restés incrédules. C’était tellement inimaginable de faire passer les considérations politiques avant les vies humaines», se souvient-elle. «Les méthodes de Salvini sont certes contestables, mais c’est la réponse d’un pays qui a fait beaucoup et pendant des années pour accueillir les migrants sur son territoire malgré l’absence de solidarité promise par les autres États européens», ajoute-t-elle. Le 17 juin 2018, après dix jours d’errance en mer, l’Aquarius, premier navire de sauvetage bloqué par les autorités italiennes, accostait finalement à Valence, en Espagne.

ONG entravées et harcelées

Au fil des semaines, les blocages des bateaux affrétés par des ONG sont devenus la nouvelle «norme». Privé de pavillon, l’Aquarius a été obligé de jeter l’éponge en décembre. SOS Méditerranée, qui travaille sur la terre ferme afin de reprendre la mer au plus vite, explique que, ces deux derniers mois, plus de 3800 départs sur des embarcations de fortune ont été répertoriés. «L’absence de navires humanitaires n’influence pas la décision des migrants, qui préfèrent prendre le risque de mourir en mer plutôt que de mourir à petit feu en Libye. Ce qui prouve bien que, contrairement à ce qui a été dit, les ONG de sauvetage ne créent pas d’appel d’air pour l’immigration», poursuit Julie Melichar, pour qui la criminalisation du secours en mer menace l’obligation légale de prêter assistance aux personnes en détresse. Effectivement, les navires commerciaux et militaires sont de moins en moins disposés à porter secours à des naufragés, de peur d’être bloqués en mer et de se voir refuser un port sûr pour les débarquer. Quant à l’opération navale européenne Sophia, elle a été réduite à de la surveillance aérienne.

Nouveau tour de vis italien

«Les bateaux des ONG ont joué un rôle vital pour sauver des vies humaines en mer, et nous exhortons les États à lever les restrictions juridiques et logistiques à leurs opérations», déclarait vendredi Charlie Yaxley, porte-parole du HCR à Genève. Le soir même, un nouveau décret de sécurité du gouvernement italien visant à décourager les sauvetages en mer entrait en vigueur. Ce texte prévoit notamment des amendes pour les navires des ONG chargés de sauver des vies. En cas de récidive, l’embarcation pourra être saisie. L’appel du HCR à reconsidérer ce décret est resté lettre morte.

Avec l’escalade du conflit en Libye et l’arrivée de conditions météorologiques favorables, les migrants seront de plus en plus nombreux à tenter la traversée pour rejoindre l’Europe. Une situation qui inquiète l’agence onusienne. Durant la deuxième semaine de juin, «944 personnes ont quitté la côte libyenne en bateau; 65 d’entre elles se sont noyées au large des côtes tunisiennes. Parmi les survivants, 65% ont été renvoyés en Libye», a détaillé Charlie Yaxley, en rappelant que «personne ne devrait être renvoyé là-bas».

«La réponse des gouvernements européens à la tragédie en Méditerranée et en Libye n’a fait que se dégrader cette année, résume Julie Melichar. Mais heureusement, une forte proportion de la société civile reste mobilisée derrière nous. Et c’est grâce à ça qu’on réussira à reprendre la mer.»

Créé: 19.06.2019, 08h58

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