«Les cas Lambert ne sont pas si exceptionnels en Suisse»

DécèsAprès dix ans dans le coma, le quadragénaire français est mort jeudi. Samia Hurst, bioéthicienne, s’exprime sur ce cas.

Vincent Lambert est devenu le symbole du débat sur la fin de vie en France.

Vincent Lambert est devenu le symbole du débat sur la fin de vie en France. Image: François Nascimbeni/AFP

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Il est mort jeudi matin au CHU de Reims, à l’âge de 42 ans. En état végétatif depuis près de onze ans à la suite d’un accident de la route, Vincent Lambert était devenu le symbole du débat sur la fin de vie en France. Entre soulagement et accusations de «crime d’État», les réactions sont vives dans l’Hexagone. En Suisse aussi, car cette douloureuse affaire ne laisse personne indifférent. Mais pourquoi nous bouleverse-t-elle à ce point, alors que les habitudes et les manières d’aborder la problématique, médicalement parlant, sont si différentes? Interview de Samia Hurst, médecin, bioéthicienne et consultante au sein du Conseil d’éthique des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

Pourquoi le cas de Vincent Lambert touche-t-il jusqu’en Suisse?

Parce que l’histoire délicate de Vincent Lambert est depuis longtemps sur la place publique et qu’elle très médiatisée. Et évidemment parce que c’est un choix difficile qui a dû être pris, dans le contexte tendu que l’on sait. L’autre enjeu majeur, c’est l’arrêt de l’alimentation. On met beaucoup de poids sur quelque chose qui est, dans les faits, un liquide blanc dans un tuyau. Il faut rappeler que la nutrition et l’hydratation artificielles sont des traitements, et donc des moyens de maintien en vie grâce à une machine. Dans certains cas, cette alimentation peut relever de l’acharnement thérapeutique. Mais il n’est pas toujours clair, quand les personnes ont dit qu’elles ne souhaitaient pas d’acharnement, si elles pensaient aussi à la nourriture. D’où la nécessité d’être précis en amont.

Cette symbolique de la nourriture remue ainsi quelque chose de particulier en nous?

La nourriture, c’est le partage dans une communauté interdépendante et sa symbolique est importante chez l’être humain. Le besoin d’autrui pour l’alimentation est présent dès la petite enfance et jusqu’à la fin de vie. Il y a comme un devoir de sollicitude dans le fait de s’assurer que l’autre peut manger. Qu’on veuille cesser le traitement si l’espoir s’éloigne, ce n’est donc pas forcément une évidence pour les familles touchées. L’idée que nous devons rester solidaires demeure, mais elle doit alors être exprimée autrement que par la nourriture. C’est aussi cela qui rend une telle affaire émouvante.

Qu’arriverait-il à un Vincent Lambert en Suisse?

En Suisse, la situation est plus claire sur toutes ces questions. L’ordre juridique est plus précis autour des actes médicaux. Nous avons aussi les directives de l’Académie suisse des sciences médicales. Au centre, il y a toujours le consentement du patient. Si, évidemment, il a pu exprimer ses souhaits avant d’être dans un état critique. Dans notre pays, une telle pratique est inscrite dans nos habitudes. Mais des cas difficiles peuvent survenir, lorsque les membres de la famille sont en désaccord. L’enjeu le plus important est donc le consensus. C’est lorsqu’il n’y en a pas que les litiges peuvent arriver. Les cas Lambert ne sont pas si exceptionnels en Suisse. La différence, c’est que le plus souvent, on arrive à prendre une décision en dialoguant, entre les proches et les professionnels de la santé.

Quel regard portez-vous sur cette maman qui, en s’opposant à l’arrêt des soins, a voulu en quelque sorte se réapproprier le corps qu’elle avait mis au monde?

Je ne peux pas commenter cela. Il y a toutes sortes de situations. Les désaccords peuvent être légitimes. Ou pas. Vous savez, les personnes peuvent être sincères et bien intentionnées. Dans le cas de Vincent Lambert et de ses proches, je ne peux pas dire si c’était le cas ou pas. Les compréhensions de valeur étaient différentes. Cela peut se révéler extrêmement complexe de voir les autres en désaccord avec nous.

Et si c’était votre fils ou votre mari qui s’était retrouvé dans cette situation? Comment auriez-vous réagi?

Dans tous les cas, cela dépendrait de ce que la personne aurait souhaité. C’est sans doute la plus importante retombée de cette histoire. Il en aurait été autrement si les personnes avaient parlé avant l’accident. En Suisse, nous pouvons être aidés par les directives anticipées que les médecins ont l’obligation de respecter. L’élément essentiel, c’est qu’il faut s’assurer qu’elles soient suffisamment claires. Je préconise de se faire aider par un professionnel de la santé pour les rédiger. Mais, en plus, il faut parler de ses propres priorités avec ses proches afin qu’ils puissent en être les traducteurs le moment venu.

Créé: 11.07.2019, 19h35

Réactions en France

Tandis que les parents de Vincent Lambert, par voie de communiqué, qualifiaient jeudi la mort de leur fils de «crime d’Etat» et mettaient en cause le médecin, qui a, selon eux «renoncé à son serment d’Hippocrate», le procureur de Reims, Matthieu Bourrette, a annoncé avoir ouvert une enquête en «recherche des causes de la mort» et demandé une autopsie. Pour le magistrat, il est «indispensable» de «fournir à tous les membres de la famille les éléments médicaux et judiciaires leur permettant de connaître les causes exactes de la mort.»

«C’est un immense gâchis», a réagi Me Claire Le Bret-Desaché, avocate des parents au Conseil d’Etat. Selon elle, cette affaire «a montré les limites de la loi Claeys-Leonetti», dont l’application pourrait à terme «accorder aux médecins un droit de vie ou de mort sur des personnes lourdement handicapées». Les auteurs de la loi ont, quant à eux, rappelé l’importance d’écrire «des directives anticipées» pour éviter «ce triste parcours» (Alain Claeys). Jean Leonetti: «Les médecins qui, s’appuyant sur des expertises médicales et concordantes, acceptent de laisser la mort venir ne sont pas des assassins.»

Selon l’avocat de François Lambert, Me Gérard Chemla, «il faut tirer des conséquences au plan juridique» et «être plus courageux dans la façon dont on aborde la fin de vie».

Le pape François a également réagi jeudi, sur Twitter: «Que Dieu le Père accueille dans ses bras Vincent Lambert. Ne construisons pas une civilisation qui élimine les personnes dont nous considérons que la vie n’est plus digne d’être vécue: chaque vie a de la valeur, toujours», a écrit le souverain pontife.

CL.J. avec les agences

En dates

29 septembre 2008 Un accident de la route plonge Vincent Lambert, infirmier en psychiatrie, dans un état végétatif.

10 avril 2013 En accord avec son épouse Rachel, un protocole de fin de vie est engagé. La justice, saisie par les parents, ordonne de rétablir l’alimentation.

De 2014 à 2019 Plusieurs tentatives d’arrêt des soins sont successivement contestées devant les tribunaux, entraînant de nombreuses expertises et un feuilleton judiciaire qui voit la famille Lambert se déchirer. En 2015 et en 2019, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), plus haute juridiction du continent, est appelée à se prononcer. À chaque fois, elle valide la décision. De nouvelles procédures judiciaires en France empêchent son exécution.

2 juillet 2019 Début, pour la troisième fois depuis 2013, de l’arrêt des traitements. Le 8 juillet, les parents de Vincent Lambert annoncent s’être «résignés à l’inéluctable». L’homme de 42 ans décède le 11 juillet.
ATS

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