L’«Ocean Viking», successeur de l’«Aquarius», a largué les amarres

Sauvetage en merAvant de lever l’ancre, le nouveau navire affrété par SOS Méditerranée et Médecins sans frontières (MSF) a ouvert ses portes. Reportage.

Le navire humanitaire «Ocean Viking» dans le port de Marseille dimanche soir, alors qu’il s’apprête à partir en mission au large de la Libye.

Le navire humanitaire «Ocean Viking» dans le port de Marseille dimanche soir, alors qu’il s’apprête à partir en mission au large de la Libye. Image: AFP/CLÉMENT MAHOUDEAU

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Cap est mis sur la Méditerranée centrale, au large de la Libye, la route migratoire maritime la plus meurtrière du monde. Après une escale technique dans le port de Marseille, l’Ocean Viking, le nouveau navire humanitaire de SOS Méditerranée et Médecins sans frontières (MSF), a appareillé dimanche soir à 22 heures. Le bâtiment long de 69 mètres et large de plus de 15 mètres remplace l’Aquarius, privé de pavillon par Gibraltar puis par le Panama à l’automne 2018 sous la pression internationale, avant d’être contraint d’abandonner ses missions en décembre après avoir secouru près de 30 000 migrants de la noyade en deux ans et demi.

Plus rapide et mieux aménagé pour l’accueil des naufragés que son prédécesseur, l’Ocean Viking bat pavillon norvégien, «un pays qui a une vraie tradition du sauvetage en mer et un grand respect du droit maritime», explique Caroline Abu Sa’da, la directrice de SOS Méditerranée Suisse, qui n’a d’yeux que pour l’imposant bâtiment à la coque rouge vif depuis son arrivée dans la cité phocéenne. À septante-deux heures du départ, l’émotion était intense sur les quais de la Joliette où l’on s’activait à régler les derniers détails logistiques. Ultimes soudures, gonflage des boudins des quatre zodiacs embarqués, vérification des stocks.

Otages de la guerre

«Ça fait des mois qu’on attend ce moment. C’est très frustrant d’être bloqué à terre», poursuit la jeune femme, qui souhaiterait toutefois ne plus devoir organiser ce type d’opération pour pallier l’inaction de la communauté européenne face aux drames des migrants otages de la guerre en Libye. Au début de juillet, les forces du maréchal Haftar, qui combat le camp gouvernemental reconnu internationalement, ont bombardé le centre de rétention de Tajourah, près de Tripoli, qui abritait une majorité d’Érythréens et de Soudanais, faisant une soixantaine de morts. De nombreux survivants ont alors tenté de prendre la mer pour fuir ces attaques.

Trois semaines plus tard, 116 migrants étaient portés disparus après un naufrage au large de la Libye, qualifié de «pire tragédie en Méditerranée de l’année» par l’ONU. Bien plus selon MSF, qui affirme qu’il y avait «près de 400 migrants» sur les embarcations qui ont coulé. Comble de l’horreur, certains rescapés récupérés par la marine libyenne «ont été renvoyés dans le centre dévasté par les bombes», déplore Caroline Abu Sa’da. Ce nouveau drame porte le nombre d’individus ayant perdu la vie en tentant de rejoindre l’Europe en 2019 à au moins 840 d’après l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). L’agence onusienne estime que depuis la fermeture des ports italiens aux bateaux de secours et la criminalisation grandissante des ONG de sauvetage, le risque pour un migrant de périr en Méditerranée a quadruplé. Alors oui, il y a urgence.

Aménagé sur mesure

L’Ocean Viking n’avait pas vocation à secourir des migrants, mais à porter assistance à des plates-formes pétrolières en mer du Nord, rappelle Frédéric Penard, directeur des opérations de SOS Méditerranée. D’où la présence un peu insolite de trois immenses lances à incendie surplombant le vaste pont arrière sur lequel ont été installés plusieurs containers permettant d’accueillir un abri pour les femmes et les enfants, un autre pour les hommes, un hôpital de bord, des douches, des toilettes, de nombreux espaces de stockage pour le matériel et une chambre mortuaire réfrigérée. Un millier de gilets de sauvetage sont empilés sur le toit du module médical. «Ce navire avait un gros potentiel, mais il a fallu tout inventer pour que l’aménagement corresponde à nos besoins et nous permette, si nécessaire, de tenir plusieurs semaines en mer avec 200 ou 300 personnes à bord», ajoute-t-il en nous faisant visiter ce qui ressemble à une petite ville. Les travaux ont été réalisés en moins de deux mois sur le chantier naval de Szczecin, en Pologne, «dans la plus grande confidentialité pour ne pas prendre le risque d’être bloqué», mentionne au passage Caroline Abu Sa’da.

À bord, treize membres de SOS Méditerranée, dont le marin sauveteur genevois Basile Fischer, qui a effectué plusieurs missions sur l’Aquarius, et neuf membres d’équipage. Côté médical, neuf humanitaires de MSF sont sur le pont. «Je suis le seul médecin, mais il y a deux infirmières et une sage-femme», explique Luca, urgentiste italien de 32 ans, dans la salle de consultation qui jouxte un espace d’observation et une cabine réservée aux femmes enceintes. «Nous avons beaucoup de victimes de brûlures liées au mélange d’eau salée et de pétrole extrêmement toxique pour la peau. Mais nous avons aussi eu des accouchements. Six bébés sont nés sur l’Aquarius

Pas de passage en force

Dans la cabine de commandement permettant une vue à 360 degrés, Julie Melichar, porte-parole de l’ONG en Suisse, vérifie que tout fonctionne pour le poste de recherche et de documentation qu’elle a occupé sur l’Aquarius en 2018. «On a remarqué une confusion croissante autour de nos opérations et de la coordination avec les autorités. Pour plus de transparence, nous avons décidé de tout enregistrer et tout consigner pour fournir les preuves que nous restons dans le cadre de la légalité. L’objectif est aussi de publier en quasi-direct ce qui se passe sur le bateau sur le site onboard.sosmediterranee.org.» Effectivement, «pas question d’entrer en force dans un port pour débarquer des migrants», poursuit Caroline Abu Sa’da, «nous avons toujours privilégié la négociation et nous continuerons à le faire».

Le navire humanitaire devrait atteindre la zone des naufrages mercredi. Quant aux équipes à terre, elles ne resteront pas les bras croisés. Le travail ne manque pas. Tant du côté de la coordination que de la recherche de dons. Une journée d’opération à bord de l’Ocean Viking coûte 15 000 francs suisses, contre 12 000 pour l’Aquarius.

Créé: 05.08.2019, 18h13

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