«L’intégration est une de nos grandes défaites»

FranceSibeth Ndiaye est une politicienne atypique. Sur le voile, l’intégration des musulmans, elle aborde les sujets chauds du moment.

Sibeth Ndiaye est  secrétaire d’État chargée de la communication du gouvernement depuis ce printemps.

Sibeth Ndiaye est secrétaire d’État chargée de la communication du gouvernement depuis ce printemps. Image: JOEL SAGET

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Elle est là depuis le début de la geste macronnienne: chargée de communication au Ministère des finances, Sibeth Ndiaye a vu Emmanuel Macron débarquer jeune ministre, elle l’a suivi dans sa campagne présidentielle puis l’a défendu à l’Élysée. Depuis le printemps, elle est devenue secrétaire d’État chargée de la communication du gouvernement.

Avec ses airs juvéniles de copine sympa, on la classerait volontiers «société civile». C’est ignorer qu’elle a toujours baigné dans la politique: au Sénégal, son père était député, sa mère présidente du Conseil constitutionnel; en France, où elle est arrivée peu avant le bac, elle a milité dans un syndicat d’étudiants avant d’entrer à la direction du PS, poussée par Martine Aubry…

Au moment où l’immigration, le voile, le communautarisme divisent les esprits jusqu’au sein de la majorité, elle a accepté d’aborder ces questions qui font écho à sa trajectoire personnelle.

«Je ne rentre dans aucune des cases dans lesquelles on veut m’enfermer.»

Femme, et noire, vous faites l’objet de tombereaux d’injures sur les réseaux sociaux. La société française est-elle immature?

Je ne dirais pas immature. C’est une société très tourmentée vis-à-vis de son histoire, en particulier de son histoire coloniale. Il y a eu des vagues migratoires italienne, portugaise ou polonaise. Pour ces immigrés, l’intégration n’a pas été toujours facile. Mais elle a eu lieu. S’agissant de l’immigration plus récente, de l’époque postcoloniale notamment, issue d’Afrique subsaharienne, on a buté sur un ensemble de difficultés que nous n’avons pas encore toutes surmontées. Ça donne les quartiers de relégation, ça donne ces interrogations de certains de mes concitoyens: «Qui suis-je? Est-ce que ton identité noire et ta culture différente mettent en danger ma culture et ma propre identité?» Les attaques dont je peux faire l’objet renvoient à cette angoisse.

Le candidat Macron avait taxé la colonisation de crime contre l’humanité. C’est un travail historique qui reste à faire?

D’un point de vue historiographique, il a été fait. Mais dans la conscience collective, dans l’histoire collective qu’on partage, il n’a pas été fait. Quand je suis arrivée en France en classe de 1re (ndlr: un an avant le bac), le programme en histoire portait sur la décolonisation, alors qu’au Sénégal, en classe de 3e, j’avais étudié la colonisation! Manifestement, les deux pays n’ont pas la même vision de ce fait historique. Au Sénégal, j’avais appris l’histoire de Lat Dior, un combattant de la lutte contre la colonisation qui empoisonnait les puits pour empêcher la progression de l’envahisseur blanc. En France, c’était Charles de Gaulle, avec Léopold Sédar Senghor, qui faisait la décolonisation dans la joie et le bonheur…

Je pense qu’il y a une construction d’une identité collective qu’on n’a pas su partager des deux côtés de la Méditerranée, pour réconcilier nos histoires et admettre qu’il y a eu des traitements inhumains pendant l’époque coloniale, mais aussi des noirs qui en ont vendu d’autres comme esclaves. Ce travail-là, il manque.

Vous êtes athée, de père musulman et mère catholique. Comment percevez-vous la polémique sur le voile?

C’est une passion française. Le voile renvoie à plusieurs questions qu’il faut distinguer. La religion musulmane est-elle compatible avec les valeurs de la République? Pour moi, la réponse est oui sans aucune ambiguïté. Le voile est-il un signe de communautarisme? C’est un signe religieux. C’est l’intention qui motive le port du voile qui peut relever du communautarisme et pas ce morceau de tissu.

La France a construit son modèle sur l’intégration et non sur le multiculturalisme. Dès que des gens sont dans une forme de séparatisme vis-à-vis de la communauté nationale, en portant des signes et des symboles comme des étendards de cette volonté séparatiste, cela crée un malaise et une tension forte.

Cela a conduit le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, à dire que le voile n’était «pas souhaitable dans la République»…

Je ne suis pas en désaccord avec lui. Ma conviction féministe est que le voile est plutôt un signe d’oppression de la femme. Mais ma conviction politique est que je peux convaincre les femmes. Je préfère être dans l’inclusion, en construisant une forme de dialogue. Peut-être parce que je suis une femme noire. J’ai trop vécu ce que cela signifie d’être mise de côté.

L’inclusion, ça permet de combattre le communautarisme?

Le communautarisme, on doit le combattre en luttant contre les discriminations et pour l’intégration. Le sujet de l’intégration, il ne faut pas se mentir, est l’une de nos plus grandes défaites. Nous avons eu au fil du temps des politiques qui ont conduit à la relégation de populations immigrées dans des quartiers périurbains, avec une accumulation de difficultés sociales dont on perçoit aujourd’hui les conséquences.

La France a créé des ghettos?

Je ne crois pas que l’on puisse dire qu’il y a eu de la part des gouvernements une politique consciente de ghettoïsation, mais le fait est qu’on trouve massivement des Comoriens dans les quartiers du nord de Marseille, des Maliens à Montreuil… C‘est extrêmement difficile, après deux ou trois générations, de déconstruire cela.

Vous avez vécu en banlieue, mais vous venez de la haute bourgeoisie sénégalaise. Qui êtes-vous?

En France, il y a deux catégories de noirs. À l’extrême droite, c’est un incapable fainéant. À l’extrême gauche, soit il vit en banlieue et galère, soit il a traversé la Méditerranée dans une embarcation de fortune. Je ne suis dans aucune de ces catégories. C’est vrai que je viens d’une famille aisée et que j’ai grandi dans un environnement intellectuel favorable. Mais mon père m’a fait partir en Europe car il avait un cancer et à sa mort, ma mère s’est retrouvée très endettée. J’ai connu les galères de tous les étudiants, obligés de faire des petits boulots. Eh bien voilà: je ne suis pas la noire de banlieue, je ne suis pas la fille de Bokassa, je ne suis pas une migrante qui a traversé la Méditerranée. Je ne rentre dans aucune des cases dans lesquelles on veut m’enfermer.

Créé: 12.11.2019, 20h30

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