«Le gouvernement espagnol a tendu un piège à la Catalogne»

RencontreArrivé samedi à Genève pour participer au Festival du film et forum international sur les droits humains, l’ancien dirigeant catalan livre son regard sur six mois d’exil à Bruxelles. Il ne regrette rien.

Carles Puidgemont est l’hôte à Genève du FIFDH.

Carles Puidgemont est l’hôte à Genève du FIFDH. Image: Yvain Genevay/LMD

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Êtes-vous venu chercher en Suisse un soutien afin de négocier avec le gouvernment espagnol?

Je ne le demande pas explicitement. Mais tout ce qu’on peut faire de l’extérieur pour favoriser un dialogue est dans l’intérêt des Catalans, des Espagnols et de tous les Européens. Je ne peux imaginer une solution sans négociation avec la participation d’un tiers qui puisse jouer le rôle de médiateur. Je ne demande pas à la communauté européenne de soutenir l’indépendance de la Catalogne, mais de soutenir les droits civils et politiques fondamentaux, qui sont la base de notre civilisation, de la démocratie et de la paix.

Genève, c’est aussi le siège de l’ONU. Vous avez déposé une plainte auprès d’elle contre l’Espagne pour violation du droit à l’autodétermination. Est-ce aussi pour cela que vous êtes ici?

Pas du tout. Notre démarche est en cours mais elle doit suivre le chemin que le Conseil des droits de l’homme jugera bon. Je dois suivre sa procédure de façon très respectueuse.

Vous mentionnez souvent la Suisse comme un modèle de décentralisation. Pourrait-il s’appliquer à l’Espagne?

On me demande toujours si l’indépendance est la seule solution. Je réponds que ce n’est pas l’unique voie. Nous sommes disposés à travailler sur d’autres modèles pour aboutir à un accord. Celui de la Suisse respecte la diversité culturelle et linguistique et montre que la coexistence est possible. Mais pour y aboutir, il faut reconnaître qu’il y a un problème politique. Il faut reconnaître l’autre comme un sujet politique avec qui il faut dialoguer sans ligne rouge. C’est ça qu’on n’a pas réussi dans le cas de l’Espagne. On a échoué à faire comprendre au système politique espagnol qu’on devait parler. Qu’il fallait nous reconnaître comme un acteur politique et non un sujet criminel.

Certains vous qualifient de martyr, d’autres de fuyard. Et vous?

D’abord, je n’ai jamais été en situation d’illégalité. Je me suis mis à la disposition de la justice belge. Je n’ai fait qu’utiliser mes droits dans le cadre des lois européennes. Ensuite, je n’ai pas vocation de martyr. Je fais de la politique. Mais je me rebelle contre la situation de mes camarades emprisonnés. C’est une injustice intolérable. Je suis un combatant démocratique et pacifique.

Après les événements de ces six derniers mois, si c’était à refaire, est-ce que vous agiriez de la même façon?

Il y a une chose que je ferais différemment. Le 10 octobre, nous avions prévu de proclamer l’indépendance, mais j’ai décidé d’en suspendre les effets concrets pour laisser une porte ouverte au dialogue avec le gouvernement espagnol. C’était ce qu’on m’avait suggéré de faire du côté de Madrid.

Qui est ce «on»?

Il s’agit de sources directes auprès du gouvernement espagnol, de son médiateur, et d’autres. J’ai donc agi de manière responsable, voire risquée car tout le monde s’attendait à une proclamation effective. J’ai choisi de donner une chance au dialogue. Malheureusement, c’était un piège car il n’y a eu aucune réaction positive du gouvernement. Si c’était à refaire, je ne suspendrais pas la proclamation d’indépendance.

Votre ancien ministre Santi Vila juge votre stratégie trop frontale alors que les Catalans restent très divisés sur l’indépendance. Que répondez-vous?

Santi Vila donne sa version. C’est son droit, mais la réalité est autre. Il y a eu confrontation, c’est vrai, mais nous ne l’avions pas voulue! On ne pouvait pas imaginer que l’État espagnol réagirait avec une telle violence, une telle répression! Comme la plupart de la population, je croyais que quarante ans après la mort de Franco la réaction serait démocratique plutôt qu’autoritaire. Nous devions donner à l’Espagne cette opportunité de régler un problème politique évident. Voyez-vous, ce qui est grave, ce n’est pas que les opinions divergent au sein d’une société. Confronter les idées, c’est le fondement de la démocratie! Le problème, c’est quand on ne se donne pas les outils pour gérer ces divergences. On ne donne pas la parole aux Catalans pour savoir exactement combien veulent vivre dans un État indépendant et combien souhaitent continuer comme aujourd’hui…

Parce que la Constitution espagnole ne le permet pas, c’est ça?

Non, c’est la volonté politique qui fait défaut. La Constitution, elle, n’interdit rien. On nous cite souvent l’article 2 (ndlr: unité indissoluble de la nation espagnole et droit à l’autonomie des «nationalités» et régions), mais l’article 10 précise que les normes constitutionnelles doivent être interprétées conformément à la Déclaration universelle des droits humains et aux traités internationaux ratifiés par l’Espagne. La charte des Nations Unies sur les droits civils et politiques affirme que «Tous les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes». Les Catalans sont un peuple. Nous avons cherché un accord avec Madrid pour exercer le droit à l’autodétermination… On nous le refuse!

Avez-vous tenté d’amender la Constitution espagnole?

On a mesuré, en quarante ans, les chances d’une réforme constitutionnelle promue par une minorité: elles sont exactement de zéro. En 2005, nous avons voulu réformer la loi constitutionnelle sur l’autonomie de la Catalogne. Comme requis, nous avons eu l’aval du parlement régional, du parlement espagnol et des Catalans (par référendum). Mais ensuite, le Parti populaire (ndlr: arrivé au pouvoir) a fait recours devant la Cour constitutionnelle, dont il contrôle les juges suite à des nominations politiques. Ils ont dénaturé le texte! Nous sommes la seule communauté autonome d’Espagne régie par une loi que la population n’a pas votée!

Toute la Suisse a dû voter pour qu’une région francophone puisse se séparer d’un canton germanophone. Accepteriez-vous que les Espagnols votent sur la Catalogne?

Je ne l’ai jamais refusé. Le résultat en Catalogne serait très significatif. Mais en général, c’est tout de même le territoire qui veut devenir un État qui s’exprime. Voyez l’Écosse. Ou même le Brexit.

Pourquoi ne proposez-vous pour la présidence catalane que des candidats que Madrid empêchera d’exercer?

C’est quoi l’alternative? Se soumettre?

Et quel sera votre rôle à l’avenir?

Ça dépend. Si l’État espagnol ne comprend pas qu’on doit commencer à parler et à faire de la politique, s’il continue la répression, la persécution pénale, je devrai peut-être rester en exil longtemps. Ce n’est pas mon désir.

À ce stade, vous dites-vous chaque jour qu’à l’avenir vous pourrez rentrer?

Ah oui! Chaque nuit, après avoir parlé avec mes filles. Elles sont encore petites. Je pense que je pourrai rentrer, oui.

Créé: 18.03.2018, 10h14

En dates

1962

Naissance dans la province de Gérone. Journaliste dès 1982, Carles Puigdemont se lance en politique en 2006

2016

Élu président de la Généralité de Catalogne

2017

Fin octobre, après le référendum et la proclamation de la «république catalane», la région est mise sous tutelle et Carles Puigdemont fuit à Bruxelles

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