Passer au contenu principal

«Pour gérer la planète, il faut penser au modèle asiatique»

Michael Møller est le patron de l’ONU à Genève. Un poste hypersensible qui lui permet de vivre en direct les soubresauts de l’actualité.

Face à une opinion publique et des médias centrés sur les migrations, Michael Møller pointe un problème bien plus pressant: le climat.
Face à une opinion publique et des médias centrés sur les migrations, Michael Møller pointe un problème bien plus pressant: le climat.
Laurent Guiraud

Dans un monde déboussolé, Michael Møller est une vigie. Directeur général de l’Office des Nations Unies à Genève (ONUG), ce Danois qui parle sept langues coordonne l’impressionnante machine au bout du lac. «Ce qui se décide à Genève a chaque jour un impact sur chaque être humain», aime-t-il à répéter. Pourtant, si les couloirs feutrés menant à son bureau respirent la tradition, les bourrasques de l’extérieur, portées par les migrations et les populismes, passent à travers les fentes du Palais des Nations. Entretien avec un diplomate de haut vol suffisamment optimiste pour valider chaque semaine son billet de loterie.

Vous rencontrez tous les jours des représentants du monde entier. Est-ce que vous sentez que ce monde est en train de basculer?

Ce n’est pas aussi blanc et noir que cela. Oui, le multilatéralisme se porte mal et nous sommes dans une crise de gouvernance. Mais on voit aussi se créer une nouvelle forme de solidarité internationale avec d’autres acteurs. D’un côté, il y a le vieux système, celui où l’État est central. De l’autre, un système plus polycentrique. Nous sommes entre deux chaises, et c’est là que se produisent les bêtises.

De quelles bêtises parlez-vous?

C’est ce qu’on voit se produire un peu partout en Europe, mais aussi ailleurs dans le monde, comme aux États-Unis, aux Philippines, dans certains pays d’Afrique ou d’Amérique latine. Le problème, c’est cette tendance à croire qu’on peut gérer les problèmes seuls, et l’impact global que cette ? ? approche erronée provoque. Or, si une chose est archi certaine, c’est que c’est une chimère. Les problèmes auxquels nous faisons face sont d’un ordre si énorme, si existentiel qu’il est impensable de les gérer seul.

Lorsque vous regardez l’actualité internationale, n’avez-vous pas l’impression que de nombreuses règles sont en train de disparaître?

Entre États, c’est vrai. Mais pas entre citoyens. Aujourd’hui, les maires des grandes agglomérations font partie des élus les plus importants du monde. Ils sont les plus proches des citoyens, ils comprennent leurs besoins et ont les moyens de trouver les solutions du quotidien. C’est ça qui nous rendra notre confiance dans nos institutions.

D’où vient cette transition dans la gouvernance? Des nouvelles technologies?

Absolument. Aujourd’hui, on a 7,4 milliards de téléphones portables sur la planète. Tout le monde peut s’exprimer et c’est un peu la cacophonie. Mais ça a aussi un effet sur la gouvernance: le rôle de l’État s’amoindrit et, logiquement, la politique nationale attire de moins en moins les meilleurs esprits. Ils vont faire du fric à Wall Street ou ailleurs. Cela veut dire que la qualité de nos dirigeants au niveau national diminue. On a donc des leaders qui ne sont pas toujours à la hauteur, à un moment où il est nécessaire de saisir les grands enjeux, de comprendre comment marier les besoins du citoyen et ceux de la communauté, de prendre des décisions qui auront un impact à long terme.

Vous avez commencé votre carrière aux Nations Unies en 1979…

(Il sourit.) Le 14 mars, ici à Genève, au Haut-Commissariat pour les réfugiés…

Le monde à cette époque était bien différent.

Et pourtant, au début des années 80, on avait exactement le même problème de migrations en Asie du Sud-Est que celui qu’on a en Europe aujourd’hui. Les boat people mouraient par milliers en mer et des pays fermaient leurs frontières. On a réinstallé 3 ou 4 millions de personnes de façon ordonnée.

La migration, c’est ça le problème prioritaire aujourd’hui?

Sûrement pas. La priorité, et de loin, c’est le climat. Cela inclut les réfugiés que le changement climatique provoquera dans un avenir assez proche. Si on ne règle pas vite ce problème, on ne sera plus là pour discuter d’autre chose. Par ailleurs, cette crise des migrations n’en est pas une. Les migrants arrivés en Europe l’année dernière représentent moins de 0,04% de la population du continent. C’est risible. Et si cette situation est surtout difficile à gérer au niveau politique, elle est porteuse de grandes opportunités. Prenez les besoins démographiques de l’Europe: l’Allemagne a besoin de 350 000 à 400 000 migrants par an pour maintenir son économie. Même chose pour l’Italie, le Royaume-Uni, tous les pays où les naissances ne suffisent pas à renouveler la population.

Mais n’est-ce pas un argument politiquement invendable?

Parce que nos dirigeants l’ont mal vendu. Le problème, c’est qu’il y a un gouffre entre nos systèmes politiques qui fonctionnent à court terme, sur trois ou quatre ans, et les solutions nécessaires à long terme.

Alors comment réconcilier le court et le long terme?

C’est pour ça qu’on a l’ONU. Notre organisation a aidé le monde ces dernières sept décennies à atteindre un niveau de bien-être jamais vu par notre espèce. Certes, nous sommes dans un moment historique bizarre: la structure internationale, avec l’ONU en son centre, n’a jamais été en même temps aussi nécessaire pour le monde et aussi attaquée par ceux qui pensent pouvoir agir seuls.

Les États-Unis comptent-ils parmi ces pays solitaires?

C’est un bon exemple. Le président des États-Unis a décidé de se retirer de l’Accord de Paris sur le climat. Et que s’est-il passé? Des maires, des gouverneurs, des grandes entreprises ont dit: «Nous pensons avoir besoin de cet accord.» Si une population envoie son gouvernement se faire voir, cela accélère la transition vers une forme de gouvernance qui n’a pas que les États en son centre.

L’administration Trump a en tout cas un impact direct sur Genève: elle fait pression sur l’OMC et s’est retirée du Conseil des droits de l’homme.

Genève reste malgré cela le centre opérationnel du système mondial. Il y a à peu près cent organisations internationales ici. L’année dernière, des centaines de chefs d’État, ministres et hauts fonctionnaires y sont passés. Il y a une effervescence tangible, et ce ne sont pas juste les États qui viennent ici. Il y a aussi les multinationales, les ONG, le monde académique. Il n’y a pas d’autre ville sur cette planète comptant autant d’acteurs s’occupant d’autant de thèmes touchant autant de monde. Il n’y a pas une personne dans le monde qui n’est pas touchée dans son quotidien par ce qui se fait à Genève.

Tout de même, les États-Unis ont fondé l’ONU. En se retirant du Conseil des droits de l’homme, n’envoient-ils pas un signal terrible à votre organisation?

Vous savez, la rapidité avec laquelle le Conseil est passé à autre chose après le retrait des États-Unis était frappante. L’institution continue à faire son travail, avec ou sans les États-Unis. Et plus que de voir la plus grande puissance s’en aller, le plus inquiétant pour les défenseurs des droits de l’homme, ce sont les pays qui minent le Conseil de l’intérieur.

Justement, beaucoup s’inquiètent désormais du rôle grandissant de la Russie ou de la Chine à cause de leur bilan en matière de droits de l’homme.

C’est un changement qui fait partie d’un recalibrage actuel du monde.

Même si ça entrave le travail du Conseil?

Ce n’est pas nécessairement ce qui va se passer. Certes, certains pays ne sont pas en faveur des droits de l’homme parce que cela les gêne pour maintenir leur propre cohérence interne. Mais il faut prendre conscience que nous sommes en train de vivre un changement existentiel dans notre façon de voir le monde. Pendant des centaines d’années, nous avons géré nos sociétés sur la base des principes occidentaux, où l’individu primait sur la communauté. Le modèle chinois, c’est l’inverse. Or, pour gérer la planète, il faut s’approcher du modèle asiatique. On ne peut plus se permettre un monde où chacun peut faire n’importe quoi. Il faut que le collectif ait une place centrale dans notre manière de prendre des décisions et de gérer nos affaires si on veut s’assurer que notre planète reste vivable pour les générations futures.

Depuis le début de notre conversation, vous voyez le verre à moitié plein. Comment faites-vous pour rester optimiste?

Je suis convaincu que nous avons les moyens d’y arriver. Regardez ce qui a été fait depuis le début de ce siècle: on a divisé par deux la pauvreté extrême et la mortalité infantile, par exemple. Nous avons le savoir, le personnel, les capacités, l’argent. Il manque un peu plus de volonté politique. Mais n’oubliez pas que chaque être humain a un gène de survie très fort. Quand on a le couteau ici (ndlr: il désigne sa gorge), on trouve le moyen de s’en sortir. Le problème, c’est que ce gène ne s’active que lorsque le couteau est très proche. Eh bien, c’est le cas à présent.

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.