«Les frappes en 2013 auraient changé la donne en Syrie»

FranceFrançois Hollande revient sur ses cinq ans de mandat et livre son regard sur l'actualité, égratignant au passage son successeur.

Image: Bas Czerwinski / Gettyimages

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Voilà un an qu’il a quitté le pouvoir. Un an qu’il observe les pas de son successeur dont il ne s’était pas suffisamment méfié. Il n’a plus parlé à Emmanuel Macron depuis la passation de pouvoir. François Hollande, qui vient de publier «Les Leçons du pouvoir» (éd. Stock), jette un regard lucide sur son propre mandat. Il n’écarte ni les remords (la déchéance de nationalité), ni les regrets (ne pas avoir accordé la PMA aux couples de femmes). Mais il a dû mal à cacher son doute sur le sacrifice politique qu’il estime avoir consenti en renonçant à se présenter. Avec des «si» et des «mais», n’aurait-il pas pu mettre une nouvelle fois l’Élisée en bouteille? L'ancien président français a reçu les correspondants de LENA et du Daily Telegraph pour évoquer les questions internationales, l'Europe, son bilan et son successeur.


International

Vous racontez dans le livre comment en 2013 vous aviez voulu frapper le régime de Bachar El Assad. Comment jugez-vous l'action militaire à laquelle la France a participé il y a quelques jours?
J'approuve la décision de mener des frappes après que le régime ait utilisé des armes chimiques. Ce qui s'est passé en 2013 a eu des conséquences considérables sur l'équilibre non seulement de la région mais du monde. Le contexte alors était celui d'un régime très affaibli qui, sur le point de tomber, avait bombardé chimiquement une partie de son peuple. La Russie qui soutenait le régime n’avait pas de présence militaire au sol. L'Iran n'avait que le Hezbollah pour justifier une éventuelle présence. Enfin, Daech n'avait pas encore surgi sous cette forme. Frapper militairement de manière massive le régime syrien à cette époque aurait eu un tout autre impact, en accélérant la chute du régime et en ouvrant la possibilité de négocier une solution politique durable pour la Syrie.

Aujourd'hui la situation en Syrie serait différente?
La solution des négociations qui a finalement été préférée n'a pas permis de faire disparaître les armes chimiques. Ensuite Vladimir Poutine a interprété cette démarche de Barack Obama comme une possibilité d'aller plus loin, ce qu'il a fait en Syrie et en Ukraine. L'opposition contre Assad s'est aussi laissé submerger par les islamistes. Des frappes en août 2013 auraient changé la donne.

C'est trop tard?
Le régime a gagné militairement une partie du territoire. La Turquie, la Russie, l'Iran sont dans une position qui est celle du partage de la Syrie. Les conditions d'une sortie de crise sont plus difficiles. Maintenant, après ces frappes, il faut faire pression pour éviter la partition du pays qui ne règlerait en rien la propagation du terrorisme et montrerait au monde qu’un dictateur sanguinaire peut se survivre à lui-même.

Sous quelle forme peut s’exercer cette pression?
La pression doit-être à la fois militaire (si des massacres ont lieu, qu'ils soient chimiques ou non, ils ne doivent pas rester impunis) et politique. Les puissances démocratiques occidentales doivent être à la table de négociation avec la Russie, la Turquie et l’Iran. Et enfin il ne peut pas y avoir de soutien à la reconstruction de la Syrie si Bachar El Assad est encore à la tête du pays. Le Conseil de Sécurité est bloqué, ce n'est pas tolérable, il faut que le processus reprenne aussi à l'ONU.

L'attaque ciblée est purement démonstrative, insuffisante?
Cette attaque est un signal: l'impunité ne peut pas l'emporter, pas plus que l'indifférence. Ce doit être le début d'un processus et pas simplement comme en avril 2017 une réplique à l'utilisation des armes chimiques.

Vous regrettez que Barack Obama se soit défaussé?
Je n'ai pas partagé cette décision mais je pouvais la comprendre. C'était le respect d'un engagement pris devant le peuple américain de ne pas faire de nouvelles interventions, après la position qui était la sienne sur la mission en Irak. Je l'ai compris aussi comme la volonté d'aller vers une négociation pour éviter un acte de force.

Finalement Trump s'est révelé un allié plus fiable pour la France?
Trump est déjà intervenu déjà en avril 2017. J'étais encore président de la République, il aurait pu associer la France à cette opération ainsi que d'autres alliés. Mais il ne l’avait pas fait. Je l'ai regretté. Aujourd'hui je constate qu'il lance cette opération mais il annonce dans le même temps qu'il va retirer les soldats américains de Syrie. Au final, cette réplique justifiée pourrait cacher un désengagement plus général.

Que pensez-vous de la décision de David Cameron à l'époque?
David Cameron voulait intervenir. Il a, pour des raisons politiques, préféré saisir la Chambre des Communes, ce que n'a pas fait Theresa May. Cameron était sincèrement désolé du résultat du vote qui a eu des conséquences plus vastes. Si le parlement britannique avait autorisé la participation aux frappes, Obama n’aurait pas eu à saisir lui-même le Congrès pour l'approbation d'une action militaire.

Il n’aurait pas dû s'adresser à la chambre des communes?
C'est un débat interne aux Britanniques. Je peux répondre sur ma propre expérience. En France, le Président de la République peut décider de l'emploi de la force sans avoir à saisir préalablement le parlement. Cette prérogative du chef de l’État n'est pas un acte contraire à la démocratie. Je considère que dans des circonstances toujours très difficiles elle permet de donner plus d'efficacité à des opérations extérieures comme j'ai pu le décider avec l'envoi de militaires au Mali. Les démocraties doivent pour se défendre donner aux chefs d’État et de gouvernement cette possibilité d'agir très vite. Après, il est légitime que le parlement soit consulté, mais si on inverse la chaîne, on laisse à nos ennemis la maîtrise du temps.

Le charme de Macron est-il suffisant pour gérer Trump?
Dans la diplomatie il y a les relations personnelles, la qualité des arguments, l’intelligence des situations. Mais vous ne pouvez rien face à un président ou un chef de gouvernement qui poursuit des intérêts sans prendre en compte le bien commun et qui ne connaît que le rapport de force.

Vous écrivez que Poutine a probablement été l’un de vos interlocuteurs les plus difficiles par ce qu’il est justement toujours dans ce rapport de force…
Il mêle la séduction avec une forme de brutalité. Il est à la fois convaincant et menaçant. Il fait appel à des références historiques auxquelles nous sommes sensibles. Mais il a d’abord la nostalgie de l’empire russe. Une fois qu’on a compris qui était l’homme et quelle était sa vision – une volonté d’utiliser toutes les faiblesses de l’Occident pour retrouver l’influence de ce qu’était l’Union Soviétique d’hier sans l’idéologie – on peut chercher des compromis. C’est ce que j’ai fait pour l’Ukraine avec Mme Merkel. C’est ce que j’ai voulu faire en Syrie et en Irak, mais il convient de ne pas hésiter à utiliser la pression commerciale, économique et même énergétique.

A-t-il franchi un palier avec l’utilisation de l’agent innervant au Royaume-Uni si c’est avéré?
Je n’ai pas suffisamment d’éléments pour en juger, mais ce qui est intéressant dans les propos des autorités russes c’est qu’on retrouve une forme d’argumentation héritée de l’Union Soviétique: la négation de la réalité, l’idée qu’un complot serait organisé, l’anti-américanisme, la contestation des démocraties. C’est un discours qui porte à l’intérieur de la Russie parce qu’il flatte le nationalisme, soit parce que le peuple imagine que les autorités russes ont effectivement éliminé un espion, soit parce qu’il pense que c’est faux et qu’on fait un mauvais procès à la Russie. Ça n’a en tout cas pas nui à la réélection de Vladimir Poutine. Je suis lucide sur ce qu’il pense de l’Occident et de l’Europe en particulier. Il la regarde comme un corps faible, moralement atteint, sans cohésion, bref, en déclin. C’est pour cela qu’il est très lié aussi aux extrêmes-droites partout en Europe. Il n’y a qu’une partie de l’extrême gauche qui ne l’a pas encore compris.


L'Europe

Vous aviez été élu en proposant une autre Europe que celle d’Angela Merkel. Finalement, le portrait que vous en faites n’est pas celui d’une caricature de dogmatisme budgétaire…
Je n’ai pas toujours été d’accord avec elle, notamment sur la question de la croissance, de l’emploi, et sur l’austérité que la politique européenne imposait aux peuples et notamment jusqu’à mon arrivée en responsabilité. Mais nous avons été animés par un intérêt européen supérieur. Mme Merkel, sans rien perdre de ses convictions, a fait des pas qui ont contribué à approfondir l’union économique et monétaire, et elle a permis à la Banque centrale européenne d’injecter des liquidités, et fait en sorte d’éviter de sortir des pays de la zone euro, notamment la Grèce. Elle a même été prête, même si ce n’est pas une tradition allemande, à nous apporter un soutien pour l’intervention au Mali et à aller plus loin dans l’Europe de la défense. Elle a aussi voulu que la France soit associée au règlement de la crise ukrainienne, et enfin elle a été d’une attitude exemplaire de solidarité après les attaques terroristes car elle a compris que son pays pouvait être un jour touché par ce fléau. J’ai souvent eu cette formule: Mme Merkel prend son temps mais finit toujours par prendre la bonne décision.

Emmanuel Macron plaide pour un budget, un ministre des finances pour la zone euro. Mais Angela Merkel est affaiblie. Que peut-on attendre de la feuille de route en juin?
Ce sont de bonnes bases pour relancer l’Europe. Nous savons bien qu’il y a des pays qui sont en désaccord par rapport à une nouvelle étape de l’intégration, d’où l’idée d’une Europe à plusieurs vitesses. Des compromis sont aussi à rechercher avec nos amis allemands, notamment sur la création d’un budget de la zone euro. L’Allemagne, comme beaucoup de pays, ne veut pas augmenter sa contribution financière à l’Europe. Or si l’on veut une Europe, il faut lui donner les moyens d’agir.
Mais je pense que la vraie priorité pour l’Europe c’est la défense, la protection des frontières, la lutte contre le terrorisme. C’est ainsi que nous pourrons créer la cohésion. Il y a des pays qui ne partagent pas notre vision économique mais sont conscients des risques pour leur sécurité. Il y a des pays qui ne font pas suffisamment d’efforts pour la défense et qui pensent que les Etats-Unis viendront les protéger alors que ce temps-là est terminé. Avec un président des Etats-Unis imprévisible et un président russe trop prévisible, il faut une Europe qui assure sa propre sécurité.

Sur les migrants, Angela Merkel a été très seule. La France a-t-elle pris sa part?
La France a pris sa part, pas autant que certains auraient voulu. Mais beaucoup de migrants voulaient rester en Allemagne. Les demandes d’asile ont progressé en France, mais pas dans les mêmes proportions qu’en Allemagne. C’est pourquoi j’ai soutenu Angela Merkel dans la recherche d’un accord avec la Turquie et que puissent être crées des hot-spots aux frontières. Cela a pris trop de temps, ce qui a fait que l’Allemagne a accueilli beaucoup de réfugiés. Enfin j’ai fait le constat pénible que plusieurs pays européens refusaient tout accueil de migrants. Pour une Europe qui avait été bâtie sur des valeurs, qui avait réalisé sa réunification au nom de la liberté et des droits humains, c’était douloureux de prendre la mesure de cette forme de nationalisme et d’égoïsme. Il faut en tirer les conséquences aussi. Les pays qui ne respectent pas le droit d’asile ne devraient pas être pleinement bénéficiaires des crédits européens qui sont ceux de la solidarité.

En Italie, l’immigration a eu des conséquences politiques sur les élections. Le premier ministre Renzi s’est plaint que son pays a été laissé seul. Vous entendez cette critique?
Oui, je l’entends. Matteo Renzi n’a cessé, durant la période où il était chef du gouvernement italien, de nous alerter et de demander une révision des accords de Dublin. L’Italie non seulement faisait l’accueil mais en plus avait à respecter des règles qui lui infligeaient un fardeau trop lourd. Je l’ai soutenu autant que j’ai pu, mais il y a eu une politique de l’autruche. L’Europe a mis la tête dans le sable. L’immigration ne peut être traitée qu’à l’échelle européenne, parce que sinon la Grèce, l’Italie, l’Espagne, la France, tous les pays qui ont une façade maritime ne pourront réussir seuls. La protection des frontières, les centres d’accueil que nous devons créer, les hotspots, tout ça doit être géré au niveau de l’Europe, avec des garde-côtes et des associations qui doivent être soutenues financièrement et aussi des politiques de répartition par des quotas. Si on laisse chaque pays être confronté à cette question migratoire, ce sont les extrémistes qui gagneront à la fin. Toujours. Soit parce qu’ils ne veulent pas les recevoir, on le voit à l’Est. Soit parce que les pays qui les accueillent vivent des situations très difficiles.

Vous êtes en contact avec Matteo Renzi?
Non. Nous ne sommes plus l’un et l’autre en responsabilité. J’ai eu de bons rapports avec lui. Au conseil européen, il s’est battu comme il devait.

Vous étiez son seul allié…
Oui, on est souvent injuste avec les dirigeants. Il en avait assez de voir tous ces conseils européens qui se réunissaient sans rien produire. Beaucoup auraient dû comprendre que ce que traversait Matteo Renzi, ils allaient le vivre à un moment ou un autre. Ce n’était pas possible que les migrants s’arrêtent en Italie.

Il y avait aussi chez Renzi une dimension plus personnelle…
Souvent, ce qu’on aime chez un dirigeant, c’est ce qu’on regrette ensuite. Qu’est-ce qu’on aimait chez Renzi ? On disait qu’il était jeune, intrépide, audacieux qu’il marquait une rupture. Après les mêmes présentaient ses qualités comme de l’arrogance.

Vous êtes inquiet par la situation en Italie?
Oui, l’Italie est un symptôme de plus de la crise démocratique qui touche tous les partis de gouvernement en Europe. Parce que même si la France a pu faire illusion d’une certaine façon grâce à la victoire d’Emmanuel Macron sur Marine Le Pen, il n’empêche que partout les populistes, les extrémistes, les nationalistes gagnent du terrain. Certains sont déjà présents dans les gouvernements européens comme en Autriche, en Finlande. Et quand ils ne sont pas associés au pouvoir, ils s’y préparent, avec des alliances de toute nature, comme en Italie. On parle à juste raison des difficultés de la social-démocratie. Elles existent. Mais c’est bien plus grave que ça. La défiance est générale, même en Allemagne, alors même que la croissance est forte et le chômage très bas. Donc le populisme ne prospère pas seulement des désordres économiques. Il se nourrit de la question migratoire et de la peur de la dilution des identités.

Il y a un risque aux élections européennes de se retrouver avec une majorité eurosceptique?
Une majorité, non. Une forte minorité, oui. Quand on additionne les extrémistes de droite, les populistes, les souverainistes, et les partis les plus conservateurs de l’Est de l’Europe, ça fait beaucoup.

Vous parlez très peu du Brexit dans votre livre. Pourquoi?
Je ne suis pas revenu largement sur les débats au Conseil européen préalables au référendum parce que je considère que ça n’a pas été conflictuel. Nous avons tous fait des efforts pour donner au premier ministre Cameron les conditions qui lui permettaient d’aller vers les Britanniques et de les convaincre. Si j’ai une leçon à tirer, c’est que les référendums sont des boomerangs. La France en a fait un en 2005 sur le Traité constitutionnel européen, on sait comment ça s’est terminé. Renzi en a aussi fait l’expérience. Il y a toujours une bonne raison pour dire non. Maintenant, une question est devant nous. Que sera la future relation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne? Le Royaume Uni bénéficiera-t-il des conditions du marché unique? Dans ce cas, il devra respecter la libre-circulation, un principe qu’une majorité de britanniques a refusé. Ou alors il y aura un accord commercial? Mais il n’y aura pas d’entre-deux.

On dit que la France a une position très dure vis-à-vis du Royaume Uni par rapport au Brexit. Vous comprenez cette position?
L’amitié entre la France et le Royaume Uni est forte. Elle est liée aux deux guerres mondiales. Nos deux pays disposent l’un et l’autre de la force de dissuasion et siègent au Conseil de sécurité comme membre permanent. Nous avons une proximité presque physique, avec 400000 français qui vivent à Londres et des dizaines de milliers de britanniques qui ont une résidence en France. Nous pouvons aller à Londres très rapidement. Nous avons un accord de défense qui est parmi les plus denses qu’on peut concevoir. Et pourtant il n’avait pas été facile, en France, de faire accepter l’adhésion de la Grande-Bretagne au Marché Commun, le Général de Gaulle était contre. Ensuite, les frottements ont été nombreux, je me souviens encore de la négociation sur le chèque Thatcher en 1984. Donc il faut écarter tout esprit de revanche et promouvoir des relations claires. Le pire serait que des discussions trop longues empêchent l’Union européenne d’avancer et que le doute s’installe sur le caractère irrévocable du Brexit. Comme le disait le poète Alfred de Musset, une porte doit être ouverte ou fermée.

Une fois que c’est fermé c’est fermé?
C’est fermé. Le vote a eu lieu et personne ne veut le remettre en cause. On ne peut pas ouvrir une négociation en pensant qu’une autre issue que le départ est possible.

Vous avez dit que le Royaume Uni regrettera cette décision?
Oui, je le crois. L’expérience a démontré que l’on se plaint toujours de l’Europe mais le pire, c’est de ne plus y être.

Vous avez accompagné et observé la crise catalane en tant que Président. Quelles leçons peut-on tirer de la gestion de cette crise de la part du gouvernement espagnol? Et êtes-vous encore inquiet de l’issue?
Dans ma position d’aujourd’hui je n’ai pas à intervenir dans la vie politique de l’Espagne ni à porter des jugements sur son gouvernement. Mais cette crise catalane, c’est un problème européen. Il y a dans cette recherche d’identité le risque du séparatisme. Et pas seulement en Espagne. Donc nous devons trouver ensemble des formes de vie commune pour que les Etats-nations puissent demeurer. Parce que l’Europe ne peut se construire contre les nations. Sur l’attitude des dirigeants catalans qui ont proclamé unilatéralement l’indépendance, personne ne pouvait admettre une telle position. Mais je regrette le blocage actuel et je pense que le dialogue doit prévaloir.

Vous croyez qu’il devrait y avoir une solution politique, pas judiciaire?
C’est l’intérêt de tous car il faut respecter les identités, reconnaître les singularités, imaginer des formules institutionnelles, l’unité de l’Espagne n’est pas négociable.

C'est toujours une épreuve pour la gauche de gouverner? Elle est prise au piège de ses propres contradictions?
La gauche de gouvernement, celle qui prend ses responsabilités en gouvernant, est entre le marteau et l'enclume. D'un côté, la droite la met en cause en agitant les thèmes de la sécurité, de l'immigration, de la lutte contre le terrorisme alors même que nous sommes exemplaires dans ces domaines-là. De l’autre côté, une partie de la gauche elle-même considère que nous ne faisons pas assez ou que nous trahissons nos engagements. Résultat: qui gagne? Toujours les populistes. Donc si la gauche n’en prend pas conscience face aux extrémistes qui sont aujourd'hui en dynamique, elle laissera le débat pour la dévolution du pouvoir se faire entre la droite et l’extrême droite.

Vous êtes assez pessimiste pour la gauche de gouvernement, pour la social-démocratie. Vous lui voyez un avenir?
Je suis lucide. Sur les 28 gouvernements, seuls quatre – cinq avec la Grèce – sont d’inspiration sociale-démocrate. Mais je reste confiant parce que tout ce qui se passe dans le monde et en Europe, le creusement des inégalités, les désordres économiques, la montée des protectionnismes, la question écologique, le souci de lutter contre les grands groupes qui échappent à l'impôt, tous ces enjeux appellent des solutions de gauche. Trump démontre avec le protectionnisme que le danger ce n'est pas le libre-échange, ce n'est pas l'ouverture, ce n'est pas le multilatéralisme. Le risque majeur pour la planète, c’est la fermeture et le repli. Ce sont les empires qui s'affirment. C’est la démocratie qui recule. C’est à la gauche de faire ce travail de remobilisation des esprits. Elle doit aussi s’affirmer face à l'extrême gauche car qui empêche les sociaux-démocrates de gagner les élections? C’est la division et la surenchère. C’est la culture de la protestation! Y a-t-il un avenir possible dans le regret, dans le dépit, dans le rejet?


Son bilan

Emmanuel Macron dit qu’il veut s’attaquer aux causes et pas seulement aux symptômes des inégalités. C’est la vision que vous avez de votre quinquennat?
Déjà, s'attaquer aux inégalités, c'est plutôt une bonne démarche. S’attaquer aux symptômes, quand il y a des écarts insupportables de patrimoines ou de revenus, c'est nécessaire. Ce ne sont pas que des symboles. Il en va de la cohésion sociale face à des excès qui ne peuvent pas être tolérés. S’agissant des causes, beaucoup de gouvernements depuis des années s’y attèlent. Pendant cinq ans, j'ai donné priorité à l'éducation. J’ai aussi mené des actions dans les quartiers difficiles pour l'accompagnement vers l'emploi, pour la formation professionnelle, pour la culture. Ce serait totalement réducteur de penser qu'il ne faudrait s'attaquer qu'aux manifestations les plus visibles des inégalités ou ne se préoccuper que des causes les plus profondes. Les deux sont nécessaires même si l’une prend peut-être plus de temps que l'autre à porter ses fruits.

S’agissant de symboles, la taxe de 75 % sur les hauts revenus n'a pas fonctionné...
Ce dispositif n’était prévu que pour deux ans et cela a été le cas. C'était important, au moment où je demandais des efforts à tous les Français, que ceux qui gagnaient plus d'un million d'euros par an de revenus consentent à la solidarité. J’ai tenu ma promesse. Je me souviens d'une phrase de David Cameron disant que c'était un tapis rouge pour les capitaux vers le Royaume-Uni. Je n'aurais pas la cruauté aujourd'hui de faire la comparaison…

Donc vous ne regrettez pas cette mesure ?
Non et accorder aujourd’hui des avantages fiscaux à ces mêmes revenus et patrimoines en taxant les retraités et les plus modestes créé une incompréhension bien supérieure pour un avantage économique insignifiant.

Vous aviez promis d’inverser la courbe du chômage. Les résultats sont arrivés tard. Ne regrettez-vous de ne pas avoir lancé plus tôt la politique de l’offre ?
Mieux vaut avoir des résultats tard que pas de résultats du tout! La courbe du chômage s'est inversée, non pas fin 2013 comme je l'avais annoncé et espéré, mais mi-2015. Donc elle s’est produite. La politique de l'offre a été mise en place dès l'automne 2012, avec un crédit d’impôt pour la compétitivité (CICE). Elle a ensuite été amplifiée en 2014 avec le pacte de responsabilité. Non pas parce que j’aurais changé d'avis, mais parce que j'avais d'avantage de marges budgétaires car j’avais parallèlement redressé les comptes publics. On a prétendu que la politique de l’offre, ce n’est pas de gauche. Rien n’est plus faux car elle a créé des emplois et des possibilités d'insertion et permis une distribution du pouvoir d'achat aux salariés. En France, à la différence de tout ce qui s'est passé en Europe, il n'y a pas eu d'austérité pendant les cinq ans où j'ai été président de la République.

Les Français ne vous sont pas suffisamment reconnaissants? Ils sont injustes concernant votre bilan?
Si on considère que le peuple a tort, c'est rarement qu'on a eu raison. J’espère qu'ils me regarderont différemment et jugeront surtout les résultats. Ce sont les élites qui découragent le peuple, qui mettent en cause les partis de gouvernement et qui ne se rendent pas compte que la démocratie est fragile. Ce sont les élites qui veulent toujours les réformes pour elles-mêmes et pas pour le plus grand nombre.

C’est qui, les élites?
Les élites, ce sont les catégories dominantes. Ceux qui ont tous les biens, tous les privilèges, tous les pouvoirs et qui pensent qu’ils n'auront jamais assez. Qui pensent qu'un fonctionnaire qui gagne 1500 euros est un privilégié quand eux ça ne les dérange pas de gagner 100 fois plus. Et qui trouvent que les gouvernements sont tous des lâches ou des faibles ou des cupides...

La presse, avec le «Hollande bashing», a-t-elle été à vos yeux une «empêcheuse de gouverner»?
J’ai beaucoup de respect pour la liberté de la presse. Je lui ai donné une large place. Mais la presse elle-même a-t-elle pris conscience de sa situation dans le nouvel univers numérique ? Elle pense se sauver de la crise économique qui la menace en étant agressive à l’égard des partis de gouvernement et en particulier à l’égard de la gauche. Les premières unes de magazines qui faisaient du «Hollande bashing» ont commencé dès le premier mois de mon installation. Or je n’avais encore pris aucune décision! Comme si la meilleure façon pour la presse de marquer son indépendance était de s’en prendre à ceux qui voulaient précisément la préserver.

Vous décrivez les médias comme exclusivement intéressés par l’écume des choses: une cravate de travers, une pluie battante, la foudre qui s’abat sur un avion…
C’est un changement de rapport complet avec l’opinion: c’est le triomphe de l’instantané, de l’anecdote, des commentaires permanents. Il y a parfois même plusieurs feuilletons dans la même journée, avec des tweets qui résument l’actualité à deux mots. Trump fait des déclarations belliqueuses par des tweets, en vantant la beauté de ses missiles sans que cela crée plus de réactions que cela. De quoi parle-t-on à propos de l’émission télévisée d’Emmanuel Macron dimanche soir? Du contenu ou de la forme? Alors même que l’opinion demande qu’on lui donne de la cohérence, de la vision, on en perd du sens.

Avez-vous considéré que l’émission de dimanche était un exercice démocratique inédit? Est-ce une rupture dans les rapports entre la presse et le pouvoir français souvent décrit comme une monarchie républicaine?
Je préfère parler de ma propre expérience. L’exercice le plus conforme à ma conception des choses c’était de tenir des conférences de presse tous les six mois, de manière à ce que tous les journalistes puissent poser des questions Cette formule est apparue surannée. Et la presse accepte son propre effacement que tout pouvoir peut encore accélérer par un dialogue direct avec les citoyens puisque tout sera immédiatement publié sur les réseaux sociaux. Qu’importe le vecteur, le média que vous empruntez, ce qui compte, c’est le contenu!

L’écho donné par la presse à votre vie privée, c’était une faute des médias?
Par rapport à la tradition française, à la protection de l’intimité, c’était, comme on dit aujourd’hui, une disruption. J’ai été concerné mais tout le monde peut l’être, en politique ou ailleurs. Quand on peut s’en prendre à la vie privée du président, on peut s’en prendre à celle de tous. Ce n’est pas si différent de Facebook qui ne protège pas les données. Demain, quelle sera la prochaine étape?

Pour vous, le problème, c’était la couverture de la presse ou votre décision de ne pas officialiser votre relation?
Il y avait aussi de ma part un choix de vie qui peut être jugé…


Son successeur

A propos de votre manière d’exercer le pouvoir, une dame interrogée lors de l’interview présidentielle sur TF1 la semaine dernière disait: «L’ancien président, ce n’était pas assez. Le nouveau, c’est trop». Qu’en pensez-vous?
J’ai été interpellé par cette phrase. Que voulait-elle dire? Il faut une autorité. En France, le suffrage universel donne la légitimité la plus forte au président de la république. Mais les Français n’élisent pas un monarque. Il n’est pas nécessaire de concentrer tous les pouvoirs ni d’adopter une forme de distance avec le peuple. C’est ce que j’avais appelé la «présidence normale». Cela voulait dire quoi ? Etre capable, et je l’ai prouvé, notamment face aux attentats, de maîtriser ses sentiments, d’éviter les emportements, les excès. D’avoir toujours le souci de la proximité et d’avoir un rapport simple avec le pays. Ce n’est pas aussi évident en France que dans d’autres pays d’Europe où les gouvernants sont plus accessibles. En France, une partie de l’opinion veut un roi et semble avoir oublié qu’on lui a coupé la tête!

Avez-vous été naïf vis-à-vis de l’ascension d’Emmanuel Macron?
Je ne crois pas. Quand je travaille avec des ministres, ce n’est pas pour les suspecter de vouloir prendre ma place. Je fais confiance.

Il a dit dimanche qu’il n’était pas d’accord avec votre ligne et que c’était pour cela qu’il avait démissionné. Il a indiqué que les ministres n’étaient pas des «obligés»...
Je rappelle qu’il a démissionné au mois de septembre 2016. L’essentiel des choix avaient été faits, les politiques, mises en œuvre.

Quand la gauche se divise, ce sont les conservateurs qui gagnent, dites-vous. En Marche est une force conservatrice?
Non. Si je m’étais présenté, ce ne serait pas Emmanuel Macron qui serait président aujourd’hui. Ce serait François Fillon ou Marine Le Pen. Il n’y avait pas de place pour plusieurs candidats de la même majorité. C’est parce que j’ai pris cette responsabilité que cela a été évité.

Au moment où vous prenez votre décision, les affaires de François Fillon n’ont pas encore éclaté. Avec le recul, vous regrettez? Vous vous dites que vous auriez pu gagner?
J’avais annoncé que je prendrais ma décision à la fin de l’année 2016. C’est vrai qu’il s’est passé des événements après cette date. Mais je ne vis pas avec des regrets. Je vis avec des espoirs.

A propos de ces espoirs, votre livre, c’est un retour?
Je n’ai pas d’ambition personnelle, pas de mandat politique, je ne suis pas à la tête d’une organisation et je n’entends pas l’être mais je veux continuer à faire des propositions pour mon pays et à être utile. Je ne suis pas retiré de la vie politique.

Ce travail, vous le ferez avec le PS?
Je suis socialiste, je l’ai toujours été. Mais j’ai dirigé le PS pendant onze ans. Il doit être représenté par de nouvelles générations.

Quand avez-vous parlé à Emmanuel Macron pour la dernière fois?
Au moment de la passation de pouvoir.

Vous lui avez fait parvenir votre livre. Vous avez eu une réaction?
Il m’a répondu à la télévision. (TDG)

Créé: 19.04.2018, 11h00

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