«Nuit debout marque une rupture entre le PS et la jeunesse»

FranceLe cinéaste François Ruffin est l’un des initiateurs du mouvement Nuit debout! Le déclencheur? Son film «Merci patron!», une farce documentaire, qui devient un phénomène

François Ruffin est notamment l'instigateur du mouvement Nuit debout qui s'est installé à Genève le 15 mai dernier.

François Ruffin est notamment l'instigateur du mouvement Nuit debout qui s'est installé à Genève le 15 mai dernier. Image: EPA

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Il vient au rendez-vous portant son éternel T-shirt à l’effigie de Bernard Arnault, qu’il pourfend dans son film «Merci Patron!» Bientôt il en portera un autre, prévient-il. «François Hollande 2017». Un même second degré, bien sûr. Car le président français ne trouve pas grâce aux yeux de François Ruffin. Initiateur parmi d’autres du mouvement Nuit debout, le rédacteur en chef de la revue Fakir se confie sur la crise que traverse la gauche en France mais aussi en Europe.

Vous multipliez les interviews. Vous êtes devenus une sorte de héraut, mais de quoi?

Le symbole du vide! Comme il n’y a plus grand-chose à gauche, il suffit que quelque chose émerge pour que l’on se focalise autour de ça. Ce n’est pas très positif!

Comment vous situez-vous politiquement ?

Je me situe à gauche, tout simplement «de gauche». Mais comme tout le champ politique se déplace vers la droite... Je me revendique du Front populaire, de l’héritage de Jaurès, qui se disait «réformiste révolutionnaire». Je me définis même, avec un peu de provoc, comme un social-démocrate d’avant qu’ils ne basculent dans le social-libéralisme, ou le libéralisme tout court. En ajoutant une vraie conviction écologique: «Consommer moins, répartir mieux».

Votre film «Merci patron» tourne à travers toute l’Europe. Il est devenu lui aussi un symbole?

C’est, là encore, un signe du grand vide, le grand vide de réel cette fois. Nous vivons une époque de communication mais le réel n’est pas si présent. Les ouvriers sont absents des écrans, et encore davantage de la politique. Or, dans mon film, il y a comme un surgissement du réel. La France invisible devient visible. La violence sociale apparaît de manière crue, même si c’est sous une forme burlesque. Les deux personnages, Jocelyne et Serge Klur, sont devenus des figures de l’époque. Je me doutais que le film aurait du succès parce qu’on traverse un désert de morosité, voire de désespérance. Il y a le vote FN, le terrorisme, le chômage, le Parti socialiste... Moi, avec Merci patron ! je propose une oasis de joie, où les gens peuvent s’abreuver, se ressourcer.

Les délocalisations que vous montrez ne datent pourtant pas d’hier…

Vous avez raison: ça fait 40 ans que ça dure. Et il faut s’interroger, justement: pourquoi, collectivement, accepte-t-on que des usines partent de France ou d’ailleurs, pour aller en Pologne, en Bulgarie, en Inde, etc.? Si jamais les médecins ou les journalistes étaient frappés avec la même force, je suis convaincu que les ministres, l’Assemblée nationale, auraient réagi, fait des lois très vite. Mais là, ça ne touche que les travailleurs du textile, de la métallurgie, de la chimie, donc on peut regretter mais continuer.

D'où le documentaire avec humour?

C’était mon défi «esthétique»: sur un sujet aussi rebattu, comment apporter un regard neuf ? Par la farce. Par un combat facétieux entre le Goliath LVMH et les David frondeurs que nous sommes. Et si les spectateurs ont adoré, si ça les a regonflés, c’est parce qu’ils en tirent une morale implicite: «On est parfois plus fort qu’on ne le pense, ils sont parfois fragiles qu’on ne le croit». Le pire, aujourd’hui, ce n’est pas la baisse du niveau de vie ou le chômage, c’est le sentiment d’impuissance. Là, dans «Merci patron!», on dépasse la dénonciation, on passe à l’action. Une reprise en main de notre destin commun apparaît possible.

Nuit debout, c’est l’une des expressions de cette action?

L’«une des», oui, parmi d’autres. Avec l’économiste Frédéric Lordon, on le sentait depuis l’automne : il y avait un désir de quelque chose. De quoi, on ne savait pas trop, mais de quelque chose, qu’au moins quelque chose se passe. Et durant les avant-premières du film, c’est devenu encore plus prégnant. Je voyais bien l’énergie qui en ressortait. A la sortie, les gens me demandaient: «Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait?» On a donc proposé, avec d’autres, d’occuper une place publique. La surprise, c’est que cela ait marché, que le 31 mars, malgré une météo catastrophique, malgré un déluge de pluie, il y ait milliers de gens place de la République. C’est donc que ça devait marcher, qu’il y avait un désir latent, flottant dans l’air, et qu’il lui fallait juste rencontrer un objet.

70 jours d’occupation de la République. Pour quel bilan?

Je n’ai jamais sauté comme un cabri sur ma chaise en criant «Nuit debout, nuit debout!». Je n’ai jamais cru que cela devait, ou pouvait sur un parti, déboucher sur une Constitution. C’est très bien, ce surgissement, mais il faut en voir les limites: la France invisible ne se retrouve pas sur ces places, l’hyper-démocratie débouche sur une sorte de bureaucratie, c’est un excellent lieu d’expression mais pas dé décision. Néanmoins, ça a occupé le terrain social, François Hollande dû regarder sur sa gauche, ça marque dans la durée une rupture entre le PS et la jeunesse. Surtout, dans les esprits, c’est une étape sur un chemin.

Les nouveaux partenaires de la «vraie» gauche, ce sont les syndicats plus que les partis?

Le syndicalisme est peut-être un outil rouillé, un outil à rénover, mais dont on doit se saisir. Nuit Debout est d’ailleurs né après une manifestation intersyndicale. En revanche, quant aux partis de gauche, c’est le grand vide : on voit l’ancien monde disparaître, mais on ne voit pas encore, en France, le nouveau clairement renaître…

Dans cette opposition, la violence fait partie des moyens?

Par pour moi! On voit d’ailleurs l’effet contreproductif de cette violence minoritaire. Mardi, des casseurs s’en sont pris à l’hôpital Necker (ndlr: l’hôpital parisien des enfants). Quelle aubaine pour le gouvernement! Des centaines de milliers de personnes dans la rue, et que retiennent les médias, les ministres? Une poignée de vitrines brisées… En revanche, certaines violences peuvent naître de colères populaires réelles. C’est la rage, par exemple, qui a saisi les «Conti lorsqu’ils ont appris que leur usine fermait. Je suis pour l’action de masse, et non d’une minorité: la prise de la Bastille est donc légitime !

Le gouvernement dit que les syndicats laissent faire…

Je n’y crois pas. D’ailleurs, il y a eu des heurts entre les services d’ordre de la CGT et des casseurs. Et à qui profite le crime ? Pas du tout au mouvement syndical.

Le mouvement altermondialiste, déjà, s’était divisé sur cette question de la violence… Il y a des analogies?

Moi, j’étais antimondialiste, pas alter. Je souhaite un combat tout à fait frontale contre la mondialisation. Ce qui a été fait, par les accords du Gatt, par ceux de l’OMC, par mille traités, on doit le défaire. A la libre concurrence, il faut substituer la coopération entre nations. Et tout ça, en recourant à des outils qui ont montré leur utilité régulatrice : taxes aux frontières, barrières douanières, quotas d’importation. Ce protectionnisme, c’est une évidence pour les classes populaires, contre le dumping. Et par qui est-elle reprise aujourd’hui ? Par aucun parti de gauche mais par l’extrême droite. On est tellement attachés à l’Europe et à son libre-échange qu’à la place de les remettre en cause, on a préféré perdre les classes populaires ! D’ailleurs, que déclare François Hollande après Florange ? « Perdre les ouvriers, ce n’est pas grave ». Depuis les années 80, on abandonne objectivement, mais sans doute inconsciemment, les classes populaires à une détresse et au Front national. Désormais, ce choix devient conscient, énoncé et assumé.

On vous accuse d’incarner à l’inverse un populisme de gauche…

Je le revendique ! Quelle est la définition du populisme dans le Petit Robert ? «Courant littéraire qui décrit avec réalisme la vie des gens du peuple». C’est l’une de nos missions, en tant que journalistes, de décrire la vie des gens du peuple ! Je plaide par exemple pour la parité sociale. On a mis en place la parité hommes-femmes. Mais où sont les ouvriers, les employés à l’assemblée ? Nulle part. Il y a une irreprésentativité politique qui se double d’une irreprésentativité médiatique. On peut écouter la radio des heures durant, sur toutes les chaînes, sans avoir l’impression d’entendre une voix qui porte cette parole. Une démocratie où la majorité est invisible !

Le pire, est-ce que ça peut être l’élection de Marine Le Pen?

Je n’y crois pas, c’est l’épouvantail qu’on brandit. Mais si on souhaite vraiment combattre le vote Front national, alors il faut en combattre les causes, et non servir aux gens des leçons de morale. Aux dernières élections régionales, en décembre, dans ma région, le Nord-Pas de Calais-Picardie, Marine Le Pen a fait 43%. Globalement, en France, 51% des ouvriers ont voté pour le FN. Est-ce que ça a créé un électrochoc ? Non. A-t-on changé de politique? Non. Une oligarchie, qui comprend les partis de gouvernement, les multinationales évidemment, préfèrent maintenir leur projet, à bout de bras et à bout de souffle. Contre les gens, contre leur avis. Qu’on ne s’étonne pas de récolter l’amertume, le rejet, sous la forme du FN ou autre. Chacun se bagarre avec ses armes: moi, avec mon film, je tourne autour d’Amiens, dans les petits villages, dans les salles municipales, pour porter à ma mesure un autre discours. Y compris aux électeurs du Front national.

Où en est le film?

Commercialement, on dénombre 500 .000 entrées payantes, plus beaucoup de projections gratuites. Mais c’est pas le chiffre qui m’émeut, c’est l’impact. A chaque manifestation, je prends un bain de foule, je reçois mille mercis: «Vous nous avez remis du baume au cœur». Mardi dernier, dans le métro, une femme est venue me voir: «C’est ma première manif’ et c’est grâce à vous, Merci patron! m’a réveillée».

«Merci patron!» de François Ruffin, dès le 22 juin en Suisse

Créé: 19.06.2016, 18h33

Articles en relation

Nuit debout s’installe sur la plaine de Plainpalais

De Paris à Genève Ce dimanche, une centaine de Genevois ont participé au mouvement français qui a démarré en avril. Plus...

Nuit debout à Genève, le marxisme et libéralisme

La revue des blogs Adrien Faure résume, Pascal Nesser et Marie-France de Meuron s'émerveillent, John Goetelen compile, Pascal Gavillet et Edméee Cuttat chroniquent Cannes... Plus...

Loi travail: des milliers de personnes contre le 49-3

France A Paris, Lyon, Toulouse, Tours, des milliers de personnes ont protesté à l'appel de Nuit debout. Plus...

«Nuit debout» reste controversé

France Selon un sondage, 54% des Français se prononcent pour l'interdiction du mouvement. Plus...

Dans le calendrier de Nuit debout, nous sommes le 67 mars

France Depuis un mois, les tensions sociales s’expriment par des rassemblements. Analyse. Plus...

Le PS au pouvoir n'a rien tenté!

Vous venez de lancer une campagne contre le PS…

François Ruffin: Oui, pour aider l’ancien monde à disparaître!
C’est d’abord une campagne d’information: qu’a voté votre député? En 2012, est-ce qu’ils ont élu des députés pour qu’ils valident le traité Sarkozy-Merkel? Pour que l’on donne 40 milliards d’euros d’aides aux entreprises ? Pour qu’on flexibilise le marché du travail? Après, les gens en tireront leurs conclusions.

Les socialistes sont des social-traîtres?

C’est un qualificatif dont je n’abuse pas: à la limite, certes, ils trahissent leurs promesses et leurs électeurs, mais ils sont fidèles à leur histoire récente.
La rupture, pour moi, c’est 1983.

En 1983, Mitterrand hésite à mener une «autre politique», à sortir du système monétaire européen, à mettre en place des mesures protectionnistes, bref, à poursuivre une expérience de gauche. Il y renonce finalement, après des luttes dans son entourage. Il reste au sein du SME, accroche le franc fort au mark fort. Et Mitterrand vient affirmer à la télévision, comme Thatcher: «Il n’y a pas d’alternative possible». Jospin, alors premier secrétaire du PS, dit qu’il s’agit d’ouvrir une «parenthèse libérale». Eh bien, aujourd’hui, on est toujours coincés dedans!

Et les choix du PS, depuis, sont conformes à cette orientation initiale : militer pour le traité de Maastricht et pour l’euro, s’asseoir sur la victoire du «non» au référendum de 2005 avec le traité de Lisbonne, accepter «la libre circulation des capitaux et des marchandises», obtempérer aux demandes de réduction des déficits, et aujourd’hui, faciliter les licenciements conformément aux demandes de Bruxelles. Et tout ça, contre leurs électeurs ! Souvent, contre leurs militants ! Mais il y a une cohérence dans tout ça.

On l’a vu en Belgique avec le gouvernement Di Rupo, on le voit en Italie avec Matteo Renzi: l’exercice du pouvoir débouche sur des déceptions…

Les mêmes causes produisent partout les mêmes effets! Ces gouvernements n’essaient rien : tout ce qu’ils offrent, c’est de «s’adapter à la mondialisation», «d’accroître la compétitivité des entreprises», c’est-à-dire de diminuer les droits sociaux, de flexibiliser le salariat. Et tout en disant, «si la droite le faisait, ce serait pire!» Mais sans imposer une autre logique, sans tenter une expérience. Sans, au fond, faire de politique.

Alors, je préfèrerais qu’on gouverne très brièvement, mais que ça produise un électrochoc, qui laisse des conquêtes et des traces : en 1936, lors du Front populaire, la gauche n’a pas gardé le pouvoir pendant quinze ans. En 1945, en 1981 non plus.

La «trahison originelle», c’est le traité européen?

Entre autres promesses, Hollande s’était engagé à revoir, ou refuser, le traité Sarkozy-Merkel. Il avait un coup à jouer. Il y avait une attente en Europe. Il aurait pu faire une tournée dans les pays du Sud, qui souffrent. Il s’y serait fait acclamer. Fort d’une légitimité populaire européenne, il pouvait imposer un bras de force à Merkel et Bruxelles, jeter les bases peut-être d’une autre Europe. Mais il ne l’a pas fait, il n’a rien osé.
Mais tous ses homologues socialistes sont pris dans les mailles de ce filet: l’Europe telle qu’elle existe plutôt que leur peuple.

Sur quoi peut déboucher le conflit social français ? Chacun reste sur ses positons…

Peut-être que la loi telle quelle passera en force au Parlement, malgré les manifestations, malgré les pétitions, malgré les sondages, malgré les députés eux-mêmes ! Peut-être. Mais ça restera comme une nouvelle étape dans un divorce, une crise politique qui s’inscrit dans la durée, une illégitimité démocratique de plus en plus criante.
L’étape d’avant, c’était 2005: les Français ont dit non à 55% au projet de Constitution européenne, et ils n’étaient d’ailleurs pas seuls en Europe. Aujourd’hui, ils seraient plus nombreux encore, 65% ou plus. Dès le soir même, les dirigeants du PS annonçaient que le peuple avait tort ! Changeons de peuple!

Joëlle Meskens - Le Soir

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Après l'accord avec l'UE, Johnson doit convaincre le Parlement
Plus...