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«La France de Fillon, c'est plus Clovis et Charlemagne que les Lumières»

Jérôme Clément, auteur de «L'urgence culturelle», s'inquiète de l'absence de la culture dans le débat présidentiel. Pour l'ancien président d'Arte, elle a toujours été au centre des projets.

Jérôme Clément: «Quand je présidais Arte, on m’a souvent demandé de définir la culture. Je répondais «vivons curieux». Aujourd’hui, beaucoup veulent vivre enfermés! Dans certaines mairies, d’extrême droite mais aussi de droite dure, des crédits sont supprimés, on ne trouve plus certains livres dans les bibliothèques»

Charles de Gaulle, Georges Pompidou, ou encore François Mitterrand ont toujours fait de la culture un pilier de leur projet présidentiel. Parce qu'en France, plus qu'ailleurs peut-être, l'homme est un roseau pensant, comme disait Pascal. Ex-conseiller culturel de Pierre Mauroy, fondateur et président d'Arte pendant vingt ans, aujourd'hui directeur de l'Alliance française, Jérôme Clément a consacré sa vie à la culture.

Il y a urgence à parler de culture dans cette campagne?

Oui. Depuis des années on voit le discours politique s’appauvrir. Il se concentre uniquement sur les sujets économiques et financiers et sur les sujets de sécurité. On ne parle plus du tout de culture. Ce n’était pas du tout le cas dans le passé où la culture occupait une grande place dans les campagnes. Le général de Gaulle a créé les affaires culturelles, il a fait d’André Malraux un ministre d’Etat, numéro deux du gouvernement. Sous Pompidou, Jacques Chaban-Delmas et Jacques Duhamel avaient fait de la culture l’un des trois piliers de la « nouvelle société ». Quant à François Mitterrand, il a doublé les crédits du ministère de la culture. La politique qu’il a menée avec Jack Lang a été flamboyante.

Pourquoi la culture est-elle délaissée ?

La crise économique et financière de 2008 a focalisé l’attention sur d’autres sujets. La réflexion idéologique s’est appauvrie en même temps que les préoccupations sécuritaires ont monté en puissance avec les attentats. Mais c’est une erreur absolue parce que marginaliser la culture ne fait que renforcer les problèmes. Si l’on veut résoudre les tensions sur l’immigration, par exemple, cela passe par un discours ouvert sur les autres. Or on observe au contraire un discours de fermeture autour du débat sur l’identité nationale. Mais les citoyens ne sont pas seulement des consommateurs, des producteurs, des épargnants, les hommes sont aussi des roseaux pensants, comme disait Descartes. Ils doivent avoir une part de rêve, de poésie, d’imaginaire, d’aspiration à la beauté, à l’excentricité, à un univers fantasmé.

C’est la fin d’un cycle entamé depuis mai 68 ?

L’accent mis sur la politique culturelle remonte bien plus loin. Il y a eu plusieurs mouvements qu’on peut dater du Front populaire, puis de 1945, puis de la IVe République, quand Jean Vilar crée le Théâtre national populaire. Mai 68, ensuite, fait exploser les codes. Et la politique culturelle ne cesse de se développer dans les années 70 et 80 pour aboutir à une effervescence formidable en mai 81.

C’est à ce moment que Mitterrand théorise la fameuse «exception culturelle»…

Lors des négociations du Gatt (ndlr: le premier traité qui visait à développer les échanges internationaux), les Français ont fait fortement valoir que la culture ne pouvait pas être une marchandise comme les autres. Cela a permis à Jack Lang de faire la loi sur le prix unique du livre, d’avoir une législation très efficace sur le cinéma. Cela a permis de créer les FRAC, les fonds régionaux d’art contemporain, etc. Cela ne voulait pas dire qu’il ne pouvait pas y avoir d’industrie culturelle, mais que tout cela devait être réglementé, y compris par une législation protectrice des auteurs, qui devait leur permettre de créer indépendamment des conditions du marché.

Cette exception culturelle est-elle aujourd’hui en danger?

Formellement, non. On n’en est pas à une remise en cause juridique. Mais la préoccupation culturelle n’en est pas moins marginalisée. Et la progression du Front national est inquiétante. Gramsci, dans ses Carnets de prison, a bien montré que la victoire idéologique précédait la victoire politique. Si par malheur l’extrême droite arrivait au pouvoir, il y aurait une remise en cause des politiques culturelles ouvertes sur l’Europe et sur le monde.

Cela a déjà commencé?

Il y a danger. Les idées d’extrême droite ont été théorisées par des gens comme Patrick Buisson et Eric Zemmour. Quand je présidais Arte, on m’a souvent demandé de définir la culture. Je répondais que ce n’était pas l’ensemble des domaines artistiques mais plutôt une façon de regarder le monde. Notre slogan, c'était: «vivons curieux». Mais aujourd’hui, beaucoup veulent vivre enfermés! Dans certaines mairies, d’extrême droite mais aussi de droite dure, des crédits sont supprimés, on ne trouve plus certains livres dans les bibliothèques. Les discours de Zemmour et de Buisson ont infusé dans le débat politique. On le voit quand Sarkozy dit que l’homme africain n’est pas suffisamment entré dans l’histoire, on le voit quand François Fillon évoque la France de Clovis, de Charlemagne, etc. Mais l’histoire de France, c’est aussi celle de la Révolution, des Lumières. C’est un héritage d’ouverture qui date du 18e siècle et même de François 1er.

Mais aujourd’hui, on ne fait plus référence à cela parce que c’est trop clivant. Très peu de candidats parlent de culture ou proposent des mesures fortes. Le «pass culturel» de Macron en est une?

C’est une bonne idée, comme d’ailleurs celle d’ouvrir les bibliothèques le dimanche. Il estime qu’il faut pouvoir dépasser les déterminants sociaux en aidant ceux qui sont dans les quartiers défavorisés. Mais cela doit s’inscrire dans une politique plus globale qui passe par exemple aussi par l’apprentissage des arts dès la maternelle et les primaires. La politique culturelle doit aussi accompagner la politique éducative.

Dans l’histoire, la politique culturelle s’est souvent appuyée sur la promotion du temps libre. C’est ce que l’on retrouve dans le programme de Hamon…

C’est un vrai vieux marqueur de gauche. Toute l’idéologie du Front populaire en 1936 reposait déjà sur cette idée que le travail était aliénant. Il fallait donner du temps libre pour se désaliéner en se cultivant. C’était la logique des congés payés. Tous les mouvements pour la culture populaire (les maisons des jeunes et de la culture, etc) datent de cette époque. Des années après, c’est encore cette idéologie qui a guidé Mitterrand, puis présidé aux 35 heures sous Lionel Jospin. Cette idée que le travail asservit est aujourd’hui une ligne de clivage entre Hamon et Macron.

Ce manque d’intérêt pour la culture dans la campagne traduit-il un désengagement de l’Etat dans ce secteur?

En France, depuis Louis XIV, l’Etat a toujours joué un grand rôle. Mais aujourd’hui l’argent public manque alors on fait davantage appel au privé. Mais ce n’est pas sans risques. Quand LVMH ou François Pinault investissent dans la culture, c’est aussi pour servir leurs propres intérêts.

Quel bilan faites-vous de la politique culturelle de François Hollande?

Cela a été une politique en zig zag. Au début du quinquennat, elle a été très mauvaise, cela s’est redressé quand Manuel Valls est arrivé à Matignon (il a notamment su préserver le statut des intermittents). Mais on attendait de la gauche une politique plus forte. On a changé trois fois de ministre : cela n’avait pas de sens. Pour faire une bonne politique culturelle, il faut inscrire son action dans la durée, même si la France reste un pays d’une richesse culturelle formidable.

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