Passer au contenu principal

«La France a cessé de rayonner sur tous les plans»

L'historien et philosophe Marcel Gauchet est un lecteur assidu de l'actualité politique depuis toujours. Ce dernier grand penseur constate la perte d'image de son pays. Interview 2e partie...

Marcel Gauchet: «En France, jamais personne ne dit les choses les choses telles qu’elles sont. En gros, la stratégie de tout le personnel politique, droite et gauche confondues, a toujours été d’endormir les gens et de les faire aller là où on voulait qu’ils aillent.»
Marcel Gauchet: «En France, jamais personne ne dit les choses les choses telles qu’elles sont. En gros, la stratégie de tout le personnel politique, droite et gauche confondues, a toujours été d’endormir les gens et de les faire aller là où on voulait qu’ils aillent.»
AFP

Marcel Gauchet dirige la prestigieuse revue «Le Débat». Il est l’un des derniers monstres sacrés de la pensée française. Intellectuel engagé, décodeur de l'évolution des sociétés occidentales depuis les années 1970, le philosophe (71 ans) ne cède pas au pessimisme. Bien que ses ouvrages L'Avènement de la démocratie (en 4 tomes) et Comprendre le malheur français disent à la fois la fragilité de nos démocraties et la puissance du modèle politique et social européen. Deuxième extrait de l'entretien fleuve qu'il nous a accordé dans les locaux de Gallimard à Paris.

François Hollande avait promis de ré-enchanter le rêve français. Comment jugez-vous l’état du pays aujourd’hui?

C’est un pays traumatisé, qui ne comprend pas ce qui lui arrive. C’est un pays qui a développé un modèle original, très puissant, qui a eu son heure de rayonnement et auquel les gens sont incroyablement attachés mais qui est maintenant en contradiction avec le monde global tel qu’il fonctionne. Mais jamais personne ne dit les choses telles qu’elles sont. En gros, la stratégie de tout le personnel politique, droite et gauche confondues, a toujours été d’endormir les gens et de les faire aller là où on voulait qu’ils aillent.

Culturellement, les intellectuels ne comptent plus ?

C’est tout à fait certain. La France a cessé de rayonner sur tous les plans, mais dans un monde où la parole des intellectuels en général ne compte plus beaucoup. Qui sont aujourd’hui en dehors de quelques vénérables vieillards (Noam Chomsky pour les États-Unis, Habermas pour l’Allemagne.) Les intellectuels qui ont un rayonnement mondial? Il n’y en a plus. Est-ce que la littérature française a encore un rayonnement international? La France a eu deux prix Nobel récemment. Mais je ne suis pas sûr que Modiano et Le Clézio soient l’équivalent de ce qu’ont pu être Camus ou Sartre, Mauriac, Saint-John Perse. Aucun écrivain n’incarne plus de vrai magistère, et pour les Français, c’est très dur à vivre parce qu’ils continuent d’être ancrés dans un modèle où ils avaient une autorité souveraine.

En terme de diplomatie aussi, la France vit sur son passé?

D’abord, elle n’a plus les moyens, ça, c’est clair. Mais personne ne les a plus. Le problème des États-Unis, c’est celui-là. Si Trump a été élu, c’est lié au sentiment banal des Américains que le monde leur échappe. C’est un pays qui a une profonde crise d’identité aussi de ce point de vue.

Une crise d’identité qui ressemble à la crise française?

Il y a quelque chose en commun parce que ce sont deux pays qui ont, à des degrés différents, une prétention universaliste. Mais celle-ci est battue en brèche par l’état du monde. Il y a une raison pour laquelle on ne parle quasiment jamais de diplomatie depuis longtemps dans les élections françaises : on ne touchait pas à la doctrine gaullienne. Même Mitterrand s’est bien gardé d’y toucher, il l’a plutôt même confortée. Depuis, Chirac, Sarkozy, Hollande, sont sortis de cette doctrine mais sans le dire. Pourquoi? Parce qu’elle n’est plus plausible, parce qu’il n’y a plus besoin d’une troisième force entre deux blocs puisqu’il n’y a plus de blocs. Ça ne colle plus.

Qu’est-ce qui reste de De Gaulle dans la France d’aujourd’hui?

Il reste un modèle politique dont il n’est pas sûr qu’il fonctionne encore.

La Vème République…

Regardez les deux candidats les plus plausibles pour le deuxième tour. Ils ne viennent pas du processus des primaires, mais l’un et l’autre chacun à leur façon ont joué la ligne gaullienne. L’adresse directe d’un candidat au peuple. Et ça, ça reste le legs à mes yeux indépassable du gaullisme. Mais il n’est pas sûr que ce système soit encore le bon s’il s’agit de faire des compromis. C’est probablement Macron qui a le plus de chance d’en essuyer les plâtres. Il va être élu, mais après il faudra qu’il fasse des compromis.

Le problème de la France, c’est le prisme étatique ?

La conviction française qui marchait très bien à l’époque des 30 glorieuses, c’est que l’organisation publique est plus rationnelle et plus efficace que l’obligation privée. C’était le règne des ingénieurs, des gens de très haut niveau qui pouvaient être parfaitement désintéressés. C’est le modèle grandes écoles, polytechnique, etc. Mais on est passé dans un autre modèle, concurrentiel, managérial, entrepreneurial et les Français ont très mal négocié ce tournant. Pourquoi il n’y a pas en France de petites ou moyennes entreprises qui se développent? La réponse est très simple. Aucun diplômé d’une grande école de commerce française, HEC et tous les autres, ESSEC, etc., n’ira travailler dans des entreprises moyennes. Aucun. Ils auraient l’impression de déchoir totalement !

On ne peut rien faire pour les «abandonnés de la République», les perdants de la mondialisation?

Si, justement. C’est ça la différence entre ce que j’appelle méchamment «le libéralisme sadique» de Fillon (qui consiste à dire «Vous êtes pauvres, eh bien, restez-le!») et le libéralisme optimiste de Macron. Les problèmes ne sont pas irrémédiables. Même l’abandon de l’agriculture n’est pas une fatalité. Il faut réformer profondément ce pays qui reste complètement étranglé par les mécanismes du passé. Investissons dans l’équipement numérique. Il y a des zones entières, à 40 km de Paris, où il n’y a pas la fibre. Comment voulez-vous que des PME investissent dans ces endroits? Cela, on peut le faire et même sans passer par l’Etat. On peut trouver des investisseurs! Avec un peu d’imagination, on peut régler des problèmes énormes. Ce qui est pathologique dans ce pays, c’est que toute une série de réformes qui ne coûtent pourtant pas cher et qui ne sont pas si difficiles à faire n’ont jamais été menées. C’est incompréhensible. Jean-Luc Mélenchon a été dans le passé secrétaire d’État à l’enseignement professionnel. Il a été une catastrophe totale dans ce domaine! Pour sortir de la situation pathologique de ce pays, les réformes sont faisables. Et là, c’est loin d’être acquis.

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.