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«Erdogan est devenu le fossoyeur de la fragile démocratie turque»

Dans son dernier livre, Guillaume Perrier dresse le portrait du président turc, un homme ivre de pouvoir. La Turquie est au cœur de l'actualité avec son offensive dans le nord de la Syrie.

«Erdogan pense à la politique de manière très concrète. Il surveille ses courbes de popularité et sa cote est en baisse, d’où la nécessité pour lui de repolariser la société turque!»
«Erdogan pense à la politique de manière très concrète. Il surveille ses courbes de popularité et sa cote est en baisse, d’où la nécessité pour lui de repolariser la société turque!»
AFP

Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan, c’est le titre de l’essai du journaliste Guillaume Perrier, spécialiste de la Turquie et collaborateur de la Tribune de Genève et de 24 heures, sorti le 10 janvier. Longtemps en poste à Istanbul, le reporter français a suivi tout le parcours du président turc, de ses ambitions de démocratie à l’occidentale au paroxysme de l’autoritarisme dont il fait preuve aujourd’hui. Plongée dans le cortex cérébral d’un autocrate qui ambitionne de garder le pouvoir jusqu’en 2029, au moins.

Comment l’islamo-conservateur Erdogan, érigé en «modèle» par l’Europe en 2003, est-il devenu l’autocrate d’aujourd’hui?

Il ne faut pas voir le parcours d’Erdogan comme celui d’un homme qui a évolué de la démocratie vers l’autoritarisme. Pragmatique et opportuniste, il a toujours navigué entre les deux. Il s’est effectivement présenté sur un programme proeuropéen et prodémocratie. Et c’est ce qui lui a permis d’arriver au pouvoir. Mais il a assez rapidement glissé vers un régime plus autoritaire. Ce n’est donc pas un parfait démocrate qui s’est transformé en parfait autocrate, mais quelqu’un qui a toujours utilisé les concepts politiques pour renforcer son pouvoir.

Le coup d’État manqué du 15 juillet 2016 a-t-il servi ses ambitions?

Oui, indéniablement. Il l’a lui-même qualifié de «grand cadeau de Dieu». Ce putsch avorté lui a permis de mettre en place tout ce qu’il avait prévu ces dernières années, c’est-à-dire l’instauration d’un régime présidentiel et une répression féroce à l’encontre de l’opposition et des partisans du prédicateur Fethullah Gülen. Cet événement lui a donné la légitimité d’imposer un régime fort et de gouverner seul. Ce qui a rassuré tout le monde dans cette période de chaos. Les gens ont eu peur de tout perdre et de replonger dans les affres du passé. Par réflexe, les Turcs se sont donc raccrochés à la figure du chef qui sauve la nation.

«La démocratie est comme un tramway, une fois arrivé au terminus, on en descend», déclarait le futur homme fort de la Turquie en 1996. Le terminus a-t-il été atteint?

Pour bon nombre de gens, cette phrase est perçue comme l’annonce avant l’heure de ce qu’il avait l’intention de mettre en place. Force est de constater qu’aujourd’hui, il n’y a quasi plus de signe de démocratie en Turquie. Il n’y a plus d’État de droit ni d’élections libres. Seule subsiste la résistance de la Cour constitutionnelle, dernier résidu d’une séparation des pouvoirs, mais ça ne va probablement pas durer.

Peut-on raisonnablement imaginer qu’il a lui-même orchestré ce putsch?

Beaucoup de gens l’imaginent. Il y a des zones d’ombre gigantesques autour de cette fameuse nuit. La force d’Erdogan est de retourner les situations en réagissant très vite, mais le scénario officiel semble avoir été écrit très rapidement et sur la base de preuves extrêmement fragiles, ce qui suscite de nombreuses interrogations. Il ne faut pas perdre de vue que la Turquie a une longue tradition des coups d’État militaires. Des «vrais» comme des «faux» ont eu lieu dans l’histoire récente du pays, on ne peut donc pas écarter cette hypothèse. Reste que sa façon de gouverner ces dernières années n’a guère laissé de place à un autre moyen d’expression que la violence, donc le coup d’État.

Quelles sont les conséquences de l’immense purge menée par le pouvoir?

Des pans entiers de la société turque sont aujourd’hui détruits. On est dans une forme d’épuration de la société. Il y a deux chiffres qui me frappent en ce moment: 174 prisons sont actuellement construites en Turquie et près de sept millions de personnes sont suspectées de terrorisme. Ça donne une idée des intentions de l’appareil répressif qui sévit en ce moment. Erdogan détruit cette Turquie assez ouverte et pluraliste qu’on avait vue émerger dans les années 2000, lors du rapprochement avec l’Europe, pour instaurer une société conservatrice beaucoup plus nationaliste, policière, avec une culture de la délation et de la hiérarchie très forte.

Quel est son but?

Au-delà de la dimension de vengeance pure contre les gülénistes qui ont effectivement essayé de déstabiliser son gouvernement, il veut instaurer un régime présidentiel absolutiste et gagner les élections en 2019. Erdogan pense à la politique de manière très concrète. Il surveille ses courbes de popularité et sa cote est en baisse, d’où la nécessité pour lui de repolariser la société turque. Il sait qu’en jouant la carte du conflit, il arrive toujours à ses fins. Raison pour laquelle il n’a pas hésité à déclencher un nouveau front en Syrie ce samedi en ordonnant l’assaut sur la province d’Afrine, une enclave du nord-ouest du pays tenue par les Kurdes des YPG (voir ci-dessus).

Vous comparez volontiers Recep Erdogan à Mustafa Kemal, dit Atatürk...

Erdogan a toujours été opposé aux réformes d’occidentalisation de la société turque voulue par Atatürk. Mais une fois installé dans son palais présidentiel, il a trouvé une forme de continuité avec l’exercice du pouvoir kémaliste. Il s’en sépare sur le fond, mais s’en rapproche sur la forme. Erdogan est obsédé par l’idée de laisser une trace dans l’histoire. Pour y arriver, il est obligé de s’inscrire dans la succession des sultans ottomans et d’Atatürk, «le père de la nation».

A lire: «Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan», Guillaume Perrier, Éditions Actes Sud, janvier 2018

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Un canal financé par le Qatar

«Il y a un canal de Suez, un canal de Panama, et il y aura un canal d’Istanbul.» La folie des grandeurs du président turc est sans limites. Le gouvernement a dévoilé à la mi-janvier le tracé de l’immense voie d’eau qu’Ankara envisage de faire creuser afin de désengorger le trafic du détroit du Bosphore.

Long de 45 kilomètres pour une largeur de 400 mètres, cette nouvelle voie de commerce maritime construite en parallèle du Bosphore reliera la mer Noire à la mer de Marmara. Ce chantier titanesque, qui devrait démarrer ces prochains mois, suscite de nombreuses interrogations. Le Bosphore, unique voie maritime vers les océans pour plusieurs pays de l’Est et pour les ports russes de la mer Noire, est l’un des axes les plus fréquentés au monde.

Avec la construction de centres logistiques en mer Noire et de bâtiments urbains sur les rives du canal, ce projet sera le plus cher de l’histoire du pays, a annoncé Ahmet Arslan, le ministre turc des Transports, sans préciser le montant estimé.

Le quotidien Hürriyet Daily News avance tout de même un coût d’environ 13 milliards d’euros. Soit, mais «l’économie turque va mal, si le taux de croissance est spectaculaire, le taux d’inflation qui est à 13% est remonté au niveau d’il y a 15 ans», rappelle Guillaume Perrier.

Alors qui va financer ce projet démesuré? «La grande difficulté économique de la Turquie est un peu compensée en ce moment par le Qatar, avec qui Ankara s’est allié récemment. Doha, isolé sur la scène internationale suite à la crise avec l’Arabie saoudite, investit énormément d’argent en Turquie. Ces fonds qataris vont servir les grands projets d’Erdogan, mais ne vont pas aider sur le long terme le développement économique de la Turquie», explique le spécialiste, qui voit avant tout le canal Istanbul comme une catastrophe écologique et urbaine. Y.V.S.

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