«À des degrés divers, nous avons tous été touchés par cette tragédie»

GênesUn mois après le drame, les Génois feront une minute de silence ce vendredi à 11h36. Reportage dans une ville en résilience.

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L’invitation de la Municipalité s’affiche partout dans la ville, sur des panneaux publicitaires, sur les tableaux d’information des transports publics: ce vendredi 14 septembre à 11 h 36, l’heure exacte à laquelle le pont Morandi s’est écroulé le 14 août, Gênes, la bouillonnante cité ligure se figera. En mémoire des 43 victimes de la tragédie, les Génois se tairont, tandis que toutes les sirènes de la ville hurleront. «Nous avons vraiment besoin de cette minute de silence. On pense bien sûr aux familles qui ont perdu des proches, mais, à des degrés divers, nous avons tous été traumatisés. Comment imaginer qu’un pont puisse vous tomber sur la tête? Gênes se sent si fragile», confie Cecilia, une jeune retraitée, alors qu’elle se dirige vers Brin, la dernière station de métro, à proximité de la zone sinistrée.

Dans la «zona rossa», la zone interdite à proximité de l’un des piliers du pont encore debout, mais qu’on suspecte instable, cela fait longtemps que le silence s’est installé. Jusqu’au 14 août dernier, ce quartier populaire, traversé par un axe très fréquenté, bruissait de vie. Parmi les habitants du quartier, près de 600 vivaient littéralement à l’ombre de ce viaduc inscrit dans le paysage, même si la bruyante circulation se rappelait à eux 24 h sur 24. Ce sont exactement 566 résidents qui ont dû être brutalement évacués et font figure, après les familles des victimes bien sûr, des personnes les plus impactées.

Des photos à récupérer

À 11 h 36 en ce mardi d’août si pluvieux, Grazia Lisciotto, 81 ans, a d’abord cru à un tremblement de terre lorsqu’un énorme bruit l’a laissée terrifiée dans sa cuisine. Elle habitait depuis trente-cinq ans l’un des blocs sis via Porro, l’immeuble situé exactement sous le pont. «J’ai juste eu le temps d’enfiler des chaussures, celles-ci», montre-t-elle du doigt ses escarpins couleur fuchsia et semés de paillettes. «Je n’ai rien pu prendre avec moi, j’ai juste fui. C’est difficile d’accepter que je ne reverrai jamais mon appartement», confie-t-elle. Elle a trouvé refuge chez son fils, en attendant que la Ville lui fournisse un nouveau logement. Car il faut s’y résoudre: le quartier est vraisemblablement condamné, avec la démolition à venir des vestiges du pont et la construction prévue d’un nouvel ouvrage.

Grazia Lisciotto témoigne sous l’une des deux tentes que la Protection civile et la Croix-Rouge ont placées des deux côtés de la via Fillak, la rue coupée en deux par la zone interdite. C’est là que les déplacés se rencontrent, à quelques pas de leur logement douloureusement inaccessible, derrière les barrières de police. Et viennent aux informations. «Quand pourrons-nous revenir chercher des affaires? Au moins mes photos de mariage», dit Grazia, les larmes aux yeux. Le président de la région, Giovanni Toti, a dit cette semaine que ce devrait être l’affaire de quelques jours encore. À condition que des capteurs, qui devraient être placés ce week-end sur les restes du pont, assurent qu’il n’y a pas de risque d’effondrement.

Solidarité tous azimuts

Mais comment promettre? Ébranlées elles-mêmes par un événement si inimaginable, les autorités locales, la mairie et la région ligure, font ce qu’elles peuvent pour venir en aide aux Génois. Un nouveau plan de transports publics, réorganisé pour desservir les quartiers les plus sinistrés, a été mis en place. Une gestion qu’il faut adapter tous les jours, en fonction de nouveaux problèmes qui surgissent, auxquels on n’avait pas forcément pensé.

Le plus gros des dossiers, sans doute, consiste à fournir aux 566 déplacés une aide financière et une nouvelle maison. Des citoyens donnent des meubles pour les aménager. Des piquets d’aide ont été ouverts près de la zone sinistrée. Des avocats y proposent aussi de l’aide juridique, gratuite, utile notamment pour les commerces ruinés par l’absence de trafic. La solidarité bat son plein, le réseau marche à fond. Au centre civique de Buranello, de l’autre côté de la «zona rossa», ce sont des psychologues qui sont à l’œuvre. Nombre de personnes ayant vu en direct le pont s’effondrer ont besoin de consulter.

Arrive une date redoutée: lundi 17 septembre, c’est la rentrée scolaire. Quelque 1102 élèves et étudiants résidant dans la zone impactée ou en marge de celle-ci ont dû être relocalisés dans un autre établissement ou doivent bénéficier de transports spéciaux pour atteindre leur école. «Nous avons appelé une à une les familles pour examiner chaque besoin, souligne un employé de la Municipalité. C’est une machinerie administrative ad hoc que nous avons mise en place.» Malgré les difficultés, la population qui vit proche des vestiges du pont s’accroche aux signes positifs. Mercredi 12 septembre, suspendu depuis la tragédie, le marché de Certosa, à quelque 300 mètres des restes du viaduc, a rouvert ses étals. «Ce n’est pas seulement une activité commerciale qui reprend, dit derrière son stand Elena Buscemi, représentante des marchands. C’est la vie qui revient, peu à peu.»


La dangerosité du pont Morandi était connue depuis 1981

À un mois de l’effondrement du pont de Gênes, les enquêteurs ont acquis la certitude que ce sont les tirants du pilier 9, dont les câbles d’acier étaient détériorés, qui ont cédé le 14 août dernier. Ce n’est pas une surprise. Dès 1981, l’ingénieur Riccardo Morandi, qui avait projeté l’ouvrage d’art inauguré en 1967, avait tiré la sonnette d’alarme. «La structure a subi une détérioration plus rapide que prévu qui met à risque sa stabilité et sa sécurité. Les tirants du pilier 9 présentent des lésions transversales.» Une mise en garde ignorée… pendant trente-sept ans.

L’enquête se concentre donc sur les négligences de ceux qui devaient assurer la maintenance du pont et contrôler sa sécurité. Jusqu’en 1999, les autoroutes italiennes sont publiques, et c’est l’état qui est responsable du pont. Aucuns travaux ne sont exécutés sur le pilier 9.

Les autoroutes sont privatisées en 1999 et la famille Benetton prend le contrôle du groupe Autoroutes pour l’Italie en 2002. Le trafic a plus que doublé depuis les années 70 et les expertises alarmantes sur le délabrement du pont Morandi se multiplient. Il faut pourtant attendre 2015 pour que le groupe privé diligente une analyse profonde. Mais ce n’est que deux ans plus tard qu’il décide de consacrer 25 millions à la consolidation du pilier 9. Nous sommes en septembre 2017. Les techniciens demandent la pose immédiate de senseurs sur le pont pour en contrôler les déformations. En vain. Et le temps s’arrête à nouveau. Le Ministère des transports met en effet huit mois pour délivrer le décret d’autorisation d’ouverture des travaux. Le document n’arrive que le 11 juin dernier. Huit mois de retard qui auraient permis d’éviter le drame. L’ouverture du chantier était programmée pour le 1er octobre, mais le pont Morandi s’est écroulé le 14 août.

Pour le gouvernement, le seul coupable de la tragédie est le groupe Autoroutes pour l’Italie et la famille Benetton, qui encaissé des milliards de dividendes sans se soucier de la sécurité. Il exige que le gestionnaire privé paie la reconstruction et que la concession lui soit retirée.

Mais les premiers résultats de l’enquête élargissent les responsabilités. Les magistrats ont mis en examen onze responsables du groupe privé et neuf fonctionnaires du Ministère des transports. L’État n’a pas fait les contrôles nécessaires. La bataille entre l’État et Autoroutes pour l’Italie se jouera devant les tribunaux, retardant d’autant la reconstruction. Un affront supplémentaire pour une ville blessée dans sa chair et son économie et à la recherche de la vérité.

Dominique Dunglas, Rome (TDG)

Créé: 14.09.2018, 07h32

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