La crise politique en Italie, véritable «House of Cards»

AnalyseCe mardi, le premier ministre italien, Giuseppe Conte, fera un discours au Sénat puis pourrait remettre la démission de son gouvernement. Pour former une autre majorité ou renvoyer les Italiens aux urnes?

Giuseppe Conte, le premier ministre italien.

Giuseppe Conte, le premier ministre italien. Image: Reuters

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«Voto o non voto?» C’est la question, simple, qui tient l’Italie en haleine depuis une bonne semaine. Depuis que Matteo Salvini, le patron de la Ligue et ministre de l’Intérieur, a décidé de lancer une motion de défiance contre le gouvernement dont il fait partie, officialisant de la sorte son divorce avec le Mouvement 5 étoiles avec lequel il dirige le pays depuis quatorze mois. En plein congé de l’Assomption, un «Ferragosto» sacré dans la péninsule.

«Voto o non voto?» La question est simple, la réponse est bien plus compliquée. Car depuis que Salvini a fait exploser la majorité depuis une plage de la Riviera où il a passé une partie de l’été torse nu à multiplier les selfies et les menaces (contre son allié, contre les ONG, contre la gauche, dans le désordre), les hypothèses partent dans tous les sens dans les couloirs du parlement, à Rome. Un scénario que n’auraient sans doute pas osé imaginer les auteurs de «House of Cards». Entre revirements de situation, mensonges éhontés, alliances improbables et calculs politiciens d’un autre temps, rien n’est épargné à des Italiens qui regardent, entre passion et dégoût, ce petit monde s’agiter. Un petit monde «attacato alla poltrona» (attaché au siège), selon l’expression qui fustige le goût immodéré du pouvoir.

«Voto o non voto?» Pour tenter d’expliquer la situation politique actuelle, il faut remonter à la création du gouvernement, au printemps 2018. Juste avant les élections législatives, tous les analystes politiques transalpins imaginaient qu’entre une gauche divisée et un Mouvement 5 étoiles qui allait séduire les mécontents, c’est… Silvio Berlusconi qui allait jouer les sauveurs de la nation pour former une coalition. C’est dire.

Des résultats inattendus en 2018

Mais personne (comme souvent) n’avait prévu le résultat: certes, un Italien sur trois a voté pour les 5 étoiles, de loin premier parti d’Italie, mais dans la foulée, c’est Matteo Salvini qui dépassait Berlusconi à droite et se rendait incontournable dans une coalition gouvernementale. Après une première tentative repoussée par le président de la République, Sergio Matterella, 78 ans et dernier garant, aujourd’hui, des institutions et de la stabilité du pays, la Ligue et les 5 étoiles se sont donc lancées dans l’aventure improbable d’un gouvernement «jaune-vert». Un gouvernement dirigé par un inconnu non élu, Giuseppe Conte, désigné premier ministre parce que Luigi Di Maio ne voulait pas que ce soit Matteo Salvini et Matteo Salvini ne voulait pas que ce soit Luigi Di Maio. Va donc pour Conte à la tête de cet attelage neuf et hautement légitimé par les urnes, mais totalement hétéroclite et à peu près d’accord sur rien. Le revenu de citoyenneté? Une priorité pour les 5 étoiles, un gadget inutile pour la Ligue. Le TGV Lyon-Turin ? Hors de question pour Di Maio, une nécessité pour Salvini. La réforme fiscale en faveur des entreprises? Le grand projet de Salvini qui laisse Di Maio sceptique.

En fait, un sujet a quand même réuni les deux partenaires: le rejet du «carcan» européen et, dans la foulée, la diabolisation d’Emmanuel Macron, symbole du «système». Mais à ce jeu-là, comme toujours, c’est l’original qui plaît beaucoup plus que la copie et en quelques mois, Matteo Salvini s’est imposé comme «le» leader, «la» figure, «le capitaine» comme il se surnomme lui-même. L’homme qui ferme les ports, qui s’oppose aux ONG, qui criminalise Carola Rackete, la capitaine du Sea Watch, bref, l’homme qui rend «l’Italie aux Italiens d’abord». Et quand on l’interroge sur ses dérives dans le dossier des migrants, il répond sans cesse, comme une antienne: «Qui me donne des leçons? L’Europe? La France? Elle en a accueilli combien, des migrants?» Imparable et efficace.

Résultat: en mai dernier, aux européennes, c’est le triomphe de Salvini, qui double son score en un an au détriment de son allié, qui, dans un effet de vases communicants, perd quasi la moitié de ses électeurs. En quatorze mois, du jamais vu.

Partie de poker menteur

Dès lors, fort de son succès, Salvini a entamé une partie de poker menteur dont il avait la meilleure main: je ne fais pas tomber le gouvernement, mais on fait ce que je veux, sinon on retourne voter. Cette situation a tenu… moins de trois mois. Le temps pour la Ligue et les 5 étoiles d’accentuer leurs désaccords à grand renfort de déclarations tapageuses et de bataille rangée sur les réseaux sociaux.

Des réseaux sociaux qui sont devenus, dans la péninsule encore plus qu’ailleurs, le rendez-vous de toutes les haines, de toutes les fake news, de tous les anathèmes.

Et donc, en pleine trêve estivale, dans la moiteur d’un mois d’août où l’Italie, traditionnellement, tourne au ralenti, s’agglutine sur les plages et commente le mercato de la Juventus, Matteo Salvini a retiré la prise du gouvernement. Demandant «un vote en octobre» et requérant à la télévision que «les Italiens me donnent les pleins pouvoirs», avec des relents mussoliniens qui font froid dans le dos. Une insolation au Papeete Beach, où il a passé une partie de l’été? Un coup de bluff poussé par les sondages, toujours plus favorables au «capitaine» malgré quelques casseroles dénoncées par la presse, dont la moindre n’est pas la collusion possible entre son parti et la Russie de Poutine? Les analystes transalpins s’interrogent encore sur ce qui a poussé Salvini à une telle décision en plein été.

Alors, «voto o non voto»? C’est là que les auteurs de «House of Cards» entrent en scène. Pour Salvini, c’est clair: on vote, je gagne, je fais une coalition avec le petit parti d’extrême droite Fratelli d’Italia et avec ce qu’il reste de Forza Italia de Berlusconi et donc, en automne, j’ai les pleins pouvoirs. Facile, cohérent, logique: un pouvoir fort légitimé par les urnes et symbolisé par le rejet des migrants et de l’Europe.

Mais c’est compter sans la tradition italienne d’intrigues de palais, de renversements d’alliances et de calculs stratégiques. Une tradition? Depuis la proclamation de la République en 1946, la péninsule a connu 64 gouvernements. Durée de vie moyenne: 361 jours!

Drôle de spectacle

Et donc, depuis le coup de sang de Salvini, les Italiens assistent à un drôle de spectacle. On pourrait en rire ou l’apprécier si c’était une série Netflix et si l’avenir de la troisième puissance économique de la zone euro n’était pas en jeu.

Avec, par ordre d’apparition:

Matteo Renzi. L’ancien golden boy de la politique italienne, l’homme politique désormais… le moins populaire dans les sondages, est sorti de sa boîte en flairant le bon coup. À renfort d’interviews et de messages sur Twitter, l’ancien premier ministre explique sérieusement qu’il est prêt à faire une alliance avec les 5 étoiles pour éviter la récession, boucler un budget sérieux et empêcher une hausse massive de la TVA qui plongerait l’économie italienne dans le marasme. Le tout alors que quinze jours plus tôt, il avait rappelé qu’il ne ferait jamais d’alliance avec les 5 étoiles, qui n’ont eu de cesse de l’insulter ces derniers mois.

Beppe Grillo. Le fondateur du mouvement 5 étoiles, éloigné du débat politique depuis plusieurs mois, est revenu en force vu les problèmes de son groupe. En attaquant Salvini bille en tête: «Il faut arrêter les barbares», a-t-il expliqué tout en nuances, oubliant sans doute que c’est son mouvement qui a fait alliance avec la Ligue, lui donnant un marchepied incomparable vers le pouvoir. Grillo a donc ouvert la voie à une alliance avec le PD (la gauche), parti composé, selon lui, de «pidioti» (jeu de mots mêlant «pédés» et «idiots»).

Silvio Berlusconi. Au milieu de tout cela, le «Cavaliere», 82 ans, ne compte plus vraiment sur une scène politique qu’il a dominée pendant près de 20 ans, mais il sait qu’il a une carte à jouer. Soit il sert d’appoint à Salvini en cas de vote, monnayant sa participation à une coalition de droite, soit il fait partie d’une coalition «Ursula» tout de suite, relayant Salvini dans l’opposition. Ursula? C’est le nom donné en Italie à la coalition possible des partis qui ont soutenu la candidature d’Ursula von der Leyen à la tête de la Commission européenne: les 5 étoiles, le PD et Forza Italia, qui fait partie du PPE.

Romano Prodi. À 80 ans, le «Professore» s’est exprimé ce week-end pour donner sa bénédiction à un gouvernement «Ursula», s’alignant ainsi sur Matteo Renzi et… divisant leur parti; le PD. En effet, à la tête du PD, Nicola Zingaretti, qui essaie de maintenir vaille que vaille l’unité entre le camp Renzi, jugé trop à droite, et l’aile gauche, minoritaire mais très active, est plutôt… pour le retour aux urnes et contre un gouvernement avec les 5 étoiles. Une chatte n’y retrouverait pas ses petits.

Et Matteo Salvini dans tout cela? Il souffle le chaud et le froid depuis une semaine, déroutant tous les observateurs. Il dénonce à la fois les calculs de palais qui créeraient une coalition «des perdants», mais il craint en même temps d’être relégué pendant quatre ans dans l’opposition. À tel point qu’il a multiplié les signes d’apaisement envers les 5 étoiles. «Mon téléphone n’est jamais éteint», a-t-il déclaré ce week-end, avant que Grillo ne lui ferme la porte dimanche soir: «On peut continuer avec la Ligue, mais sans Salvini, il n’est pas fiable.»

C’est donc dans un climat absolument surréaliste que le premier ministre Conte s’exprimera au Sénat ce mardi après-midi. La presse italienne explique qu’il y fera un discours «extrêmement agressif» contre Salvini. Il pourrait ensuite se rendre chez Sergio Mattarella pour lui remettre sa démission. Ce sera alors le président qui devra gérer la crise et décider s’il donne sa chance à une nouvelle coalition ou s’il renvoie les Italiens aux urnes. Une fois de plus.

Dans les couloirs romains, la thèse d’une autre coalition (un gouvernement «institutionnel», voire un Exécutif technique) tient la corde mais, en Italie plus qu’ailleurs, les certitudes ne tiennent que le temps de les énoncer.

Créé: 20.08.2019, 14h27

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