La crise migratoire fait tanguer Merkel et l’Union européenne

Sommet européen Le «Germany first» signerait la mort de l’UE, prévient la chancelière. L’avenir politique de Merkel dépend de l’issue du sommet de Bruxelles.

La chancelière Angela Merkel, jeudi à Bruxelles, avec le premier ministre slovène Miro Cerar (à g.), dont le pays a fermé ses frontières aux migrants en 2016.

La chancelière Angela Merkel, jeudi à Bruxelles, avec le premier ministre slovène Miro Cerar (à g.), dont le pays a fermé ses frontières aux migrants en 2016. Image: Reuters

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Merkel sera-t-elle encore chancelière à l’issue du sommet des chefs d’État européens qui s’est ouvert jeudi à Bruxelles? Aucun expert allemand n’ose s’aventurer actuellement à faire un pronostic de sortie de crise à Berlin. «Nous n’avons jamais connu une telle situation politique en Allemagne. Tout est possible», concède Markus Linden, politologue à l’Université de Trèves.

La chancelière continue de se battre contre l’idée d’un «Germany first» défendu par ses alliés bavarois (CSU), une référence explicite au slogan de campagne de Trump «America first». Avec elle, il n’y aura pas de décision unilatérale, a répété Angela Merkel ce jeudi devant l’Assemblée fédérale (Bundestag) alors que son ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer, a maintenu son ultimatum. Si Merkel n’obtient aucun résultat à Bruxelles pour un changement radical de politique migratoire, Seehofer a promis d’envoyer la police fédérale aux frontières et de refouler les réfugiés dans les pays de l’Union européenne (UE) où ils ont été enregistrés.

Calcul électoraliste

Un affront pour Angela Merkel, qui défend une politique commune du droit d’asile. «Le droit européen prime sur le droit allemand», a-t-elle répété ce jeudi devant les députés. «C’est l’avenir de l’Europe qui se joue sur la question des réfugiés», a-t-elle insisté.

Avec son ultimatum, le président du parti conservateur bavarois (CSU) assume le risque de faire chuter la «grande coalition» pour des questions électoralistes. À l’approche du scrutin régional de Bavière, en octobre, la CSU craint de perdre sa majorité absolue en raison de l’émergence d’un parti d’extrême droite, AfD (Alternative pour l’Allemagne), dont le credo est la fermeture des frontières.

Moins de réfugiés qu’avant

«Il n’y avait aucune raison de relancer le débat migratoire alors que les arrivées de réfugiés continuent de diminuer», déplore Werner Schiffauer, président du conseil interuniversitaire sur les migrations et l’intégration (Rat für Migration) et professeur émérite de l’Université européenne Viadrina de Francfort-sur-l’Oder. «Le ministre de l’Intérieur a lancé ce débat fantôme pour se démarquer de la chancelière. C’est d’autant plus irresponsable que les partis de la coalition sont d’accord sur l’essentiel. Ils sont divisés sur des détails!» ajoute-t-il.

Pour lui, l’influence des populistes a déjà remis en cause la politique migratoire de la chancelière. «Angela Merkel ne travaille plus sur l’intégration mais sur les expulsions», regrette-t-il. «L’arrivée de l’extrême droite en Allemagne a divisé et influencé les conservateurs. L’obsession est donc de réduire les arrivées et d’accélérer les retours. Le gouvernement mène une politique de statistiques», dénonce-t-il.

«Quelle Europe veut-on?»

«Le conflit dépasse la simple lutte de pouvoir», ajoute Markus Linden. «Le problème de fond est celui du multilatéralisme. Quelle Europe veut-on aujourd’hui? Voilà la grande question qui agite les Allemands actuellement», dit-il.

De retour de Bruxelles, Angela Merkel devra donc sauver son poste de chancelière car ses chances de compromis auprès des autres membres de l’UE sont nulles. Néanmoins, elle a obtenu ce jeudi à l’Assemblée fédérale le soutien du Parti chrétien-démocrate (CDU), qu’elle dirige, mais aussi du SPD et des écologistes.

La CSU pourrait donc finir par reculer. En effet, une scission de la droite serait suicidaire (on l’a vu dans les autres pays d’Europe). Par ailleurs, l’offensive populiste des bavarois a été très mal perçue par l’opinion, y compris parmi leurs électeurs. Selon les sondages, plus de 75% des Allemands restent favorables à une solution européenne. «Pour sauver la face, le ministre de l’Intérieur pourrait affirmer qu’il a contribué à changer les choses avec son ultimatum», pense Markus Linden.

Si Merkel était malgré tout acculée à renvoyer son ministre, elle aurait encore une issue de secours pour sauver son poste. Les députés écologistes s’entendent bien avec elle. Ils seraient prêts à la soutenir dans un gouvernement minoritaire. La partie n’est donc pas encore perdue pour la chancelière.


De quoi parlent les dirigeants européens ?

« Nous ne sommes pas prêts pour la prochaine crise », a déclaré le premier ministre néerlandais Mark Rutte à son arrivée à Bruxelles ce jeudi. Certes les arrivées ont dramatique chuté mais les menaces de rétablissement des frontières montrent à quel point la peur d’une nouvelle vague après celle de 2015 est toxique pour l’Europe. Après des années de débat sur la « répartition » des migrants entre Etats, leur priorité est désormais de s’attaquer en premier lieu à l’ « immigration primaire », autrement dit aux arrivées afin d’atténuer les tensions liées à la circulation des migrants au sein de l’Union. Trois options sont sur la table.

Les « plateformes de désembarquement »

Il s’agit d’apporter une réponse immédiate aux drames récurrents qui se jouent en Méditerranée, dont l’Aquarius et le Lifeline ont été le symbole ces dernières semaines en installant des lieux de débarquement (ou d’attente) au Sud de la Méditerranée. « Pour casser définitivement le business model des trafiquants, et ainsi prévenir les pertes de vie, il est nécessaire d’éliminer toute incitation à s’embarquer pour des voyages périlleux », peut-on lire dans le projet de conclusions du sommet. Les Européens pensent disposer d’un modèle pour y parvenir : l’accord de 2016 avec la Turquie, qu’ils espèrent reproduire avec des pays africains comme la Libye ou le Niger. Le seul exemple probant, régulièrement évoqué dans les discussions, n’est pas côtier mais situé au centre du Niger, dans la ville d’Agadez, submergée par des milliers d’arrivées d’Afrique de l’Ouest, du Soudan, d’Algérie ou de Libye.

Les « centres fermés »

Dans ces camps situés sur le territoire de l’Union, les migrants seraient retenus en attendant de recevoir une réponse à leur demande d’asile. Ce sont les successeurs des « hotspots », dont l’UE n’a jamais pu assurer un fonctionnement correct, particulièrement sur les îles grecques. La France et la Belgique souhaiteraient imposer un délai de 40 jours dans la gestion des demandes d’asile. Pour les personnes déboutées, le retour vers leur pays d’origine serait pris en charge par l’Union européenne et non par le pays d’accueil. Les autres seraient « réinstallées » quelque part en Europe selon une règle qui fait encore débat.

Des camps de refoulement en Europe

Le terme est tabou, mais l’idée a été évoquée, en lien avec la question de l’élargissement de l’UE aux Balkans occidentaux. L’Albanie, qui fait face à l’opposition de la France et des Pays-Bas dans l’ouverture des négociations d’adhésion à l’Union, se serait discrètement proposée, avec les encouragements de l’Autriche et du Danemark, pour accueillir en grand nombre à la fois des personnes empruntant la route terrestre et d’autres qui, se trouvant en Europe, auraient vocation à être refoulées. « Il serait inacceptable que des gens déjà en Europe soient renvoyés à l’extérieur » dans des camps « dans l’espoir qu’elles soient suffisamment malheureuses pour repartir », a réagi mercredi une source diplomatique. « Il y aura un débat. Il ne sera pas conclusif mais nous espérons que les différents concepts soient un peu ordonnés », ajoutait-elle.

Florence Autret

Créé: 28.06.2018, 20h28

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